‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 107 sur 165 · CHAPITRE VIII tl · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII tl

mille francs par an, plus douze francs par jour d'indemnité de fourrages pour huit chevaux, quoi qu'il n'en ait jamais eu que deux, plus.huit rations complètes en vivres decam-. pagne, sans compter les rations de complaisance que les intendants et leurs comptables ont toujours à la disposition des généraux et des commandants de place. M. Schneider avait encore à sa discrétion dix mille francs par an de fonds secrets.

Le général Corbet, ainsi que je l'ai dit, n'a dû son grade qu'aux événements de juillet, car il était resté colonel et sans emploi jusqu'au moment de l'expédition de la Morée. Cet officier ne fut pas signataire de la défection de Marmont, par la raison sans doute que sa participation ne fut pas reconnue nécessaire. M. Corbet palpait au Trésor vingt-quatre mille francs de fixe par an, plus six rations complètes en vivres de campagne, et ensuite neuf francs par jour d'indemnité pour six rations de fourrages, bien qu'il n'ait jamais eu qu'un seul cheval et une bourrique.

Le colonel Stoiïel touchait, en outre de sa solde ordinaire, quinze cents francs de frais de représentation; les officiers du 21* léger n'ont pas oublié quelles étaient les représentations de cet officier, car elles faisaient la risée de la brigade, tout autant que celles de M. Corbet à Navarin. M. Stoiïel avait en outre un certain nombre do rations en vivres de campagne, ainsi qu'une indemnité de fou^ rages. Il en était de même pour tous les officiers de la brigade, qui, en sus de leur solde ordinaire, touchaient des suppléments de solde, vivres et indemnité de fou^ rages.

Le chef d'escadrons Barthélémy, en sa qualité de directeur de la brigade topograpliique, touchait à la fois comme . chef d'escadrons et comme, lieutenant-colonel.

Tous les officiers attachés à la brigade topographique touchaient cinq cents francs de fixe par mois. Si tous ces messieurs avaient rempli consciencieusement leurs mis-

sions» il est certain que leurs gros émoluments auraient été bien mérités, mais de mon temps, en Morée, quelquesuns seulement s*en acquittaient ponctuellement. D'ailleurs, leur chef leur donnait l'exemple en menant une vie d'oisiveté à Modon.

Le capitaine Lavelaine, dit Maubeuge, n'avait que deux cent huit francs par mois, plus quarante francs de supplément de table, quatre-vingt-dix francs pour indemnité de deux rations de fourrages, trois rations de vivres de campagne, et enfin huit cent soixante francs de frais de bureau; total : quatre cent dix francs par mois; ajoutons à ce chiffre énorme divers autres bénéfices (1).

Il en a été de môme de MM. Barthélémy, Esperonnier, Trutat et autres, qui, par leurs économies, ont rapporté do la Grèce des fortunes peu ordinaires; tous les ofliciers d'ordre ont dû aussi faire de bonnes et honorables économies; je suis de ce nombre. Mon tour viendra dans ce chapitre.

M. le général Schneider, après avoir gorgé de croix et d'avancement tous ses amis de la brigade, voyant qu'au milieu des profusions du maréchal Soult, ministre de la guerre, il ne lui arrivait rien, diDmanda son rappel. Il fut remplacé par le général d? Guéhéneuc, frère de Mme la maréchale Lannes (2),. veuve de l'illustre et loyal luaré-

(l)-&r. Schneider avait retenu un navfre marchand français, de ceux qui ivaicnt été noiisés à Marseille pour rexpédilion. Depuis 1828 jusqu'en 1832. « navire est resté à la charge du Trésor, moyennant dix-huit ccnls francs par nois, de sorte qu*il en a été payé la petite somme de quatre-vingi et quelques nillo francs pour faire le commerce de messieurs les privilégiés de M. Schnei- 1er. Ce navire est allé & l'Ile de Chypre pour y prendre aes chevaux turcs »our CCS messieurs; il faisait ensuite aes voyages pour son propre compte et )our ceux de nos négociants en Turquie, en Italie, en France., etc. L3s mar. handiscs qu'il en rapportait étaient introduites & Navarin et Modon, franhss de douane, sur les laissez-passer de M. Lavelaine, en sa qualité de soushef d'état-major.

(2) Je ne qualifie pas la veuve du maréchal Lannes du titre de duchesse le Alontebcllo par la raison que je ne suis partisan ni des anciens, ni des louveaux titres féodaux; néanmoins, je conserve le plus grand respect et non admiration pour les belles qualités de la sublime veuve du meilleur ami le l'Empereur, pour lec^uel elle-même a conservé un si religieux souvenir, ar, depuis 1815, cette digne et héroïque dame n'a plus paru au château des 'uilcrics, à rencontre de son fils aîné, qui ferait mieux de changer de nom.

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chah La nomination de cet ancien et honorable général de l'Empire fit trembler les amis de M. Schneider, car ils savaient que cet officier n*avait jamais fait acto do soumission aux Bourbons; mais hélas! ils se rassurèrent promptement lorsque ce général s'annonça le continuateur du statu quo laissé par son prédécesseur. On ne doit pas être étonné de la résignation du général de Guéhéncuc, car ce brave et loyal militaire, n*ayant pas servi sous la Restauration, ne pouvait pas connaître les roueries de nos intrigants, qui ne tardèrent pas à faire sous ses ordres ce quUls avaient fait sous ceux du général Schneider, aussi les gaspillages administratifs continuèrent-ils comme par le passé. Le général ds Guéhéneuc, quoique beau-frère du maréchal Lannes, avait acquis tous ses grades sur les champs do bataille, depuis Austerlitz jusqu'à Waterloo, où il était en qualité d'aide de camp de TEmpereur. Ce général n'avait amené de France qu'un seul aide de camp, le capitaine de Tilly. ofTicièr de mérite et d'un beau caractère; cependant, il est resté capitaine jusqu'à ce jour..

Le service des places de Modon et de Navarin n'était qu'un passe-temps pour les commandants, do même quo pour les adjoints de place. Le capitaine Varlet étant rentré en France avec M. Schneider, le général de Guéhéneuc mo désigna pour le remplacer. J'acceptai, car je n'étais pas homme à rester les bras croisés au milieu do la brigade; néanmoins, je demandai un congé d'un mois, qui me fut accordé, afin d'aller à la recherclie do quelques parents de ma femme et pour aller réclamer leurs propriétés près du gouvernement grec alors fixé à Nauplie.

Nous quittâmes Modon le 1*' août, afin de nous rendre à Léondari, pays de ma femme. Notre premier jour de marche fut affligeant et décourageant pour celle-ci, car à quelques lieues de Modon, nous trouvâmes sur notre route un malheureux marchand turc assassiné. Ce pauvre diable venait de nous croiser sur la route et de s'entretenir quelques instants avec nous. Ma femme n'aimait

ns MÉMOIRES DU COMMANDANT PERSAT

pas les Grecs, ainsi qu*on peut le croire» après les avoir vus égorger presque tous ses parents» mais elle avait un cœur, si parfait qu'elle se mit à pleurer; sa sensibilité fut remplacée par la peur; elle voulait rétrograder « car, me dit-elle, les Grecs vont me reconnaître et ils nous égorgeront ». J'avais un fusil à deux coups, deux pistolets et un bon sabre; nous continuâmes notre route pour Nisi, où nous arrivâmes bien fatigués, par suite. d'une chaleur comme on n'en éprouve pas en France, et par huit heures de marche dans des rochers, des bois et des ravins, vrais repaires de brigands. Quel triste et pauvre pays que cette Grèce si vantée par nos poètes et nos publicistes! Allez, modernes philhcUènes, allez visiter la patrie de ces grands hommes, dont quelques ruines encore debout nous forcent cependant de croire à leur passé. malheureux Grecs modernes! et on vous a imposé des Bavarois pour vous régénérer; que je vous plains!

Aussitôt arrivés à Nisi, nous nous empressâmes de prévenir le chef de cette bourgade (1) de l'assassinat de l'infortuné marchand turc, afin qu'il pût prendre des mesures immédiates pour faire arrêter les assassins, mais cet homme nous répondit froidement que l'assassinat n'avait pas été commis dans sa juridiction, et que, d'ailleurs, ce n'était qu'un Turc. Quelle philanthropie pour un préfet grec! Ce misérable eut l'audace de nous offrir sa maison, que nous refusâmes avec mépris.

Le lendemain, nous laissâmes Niai; après avoir longé la riche et délicieuse vallée de la Messénie, nous entrâmes dans les bois montagileux et sauvages de l'Arcadie, et vers les six heures du soir, nous aperçûmes Léondari. A l'aspect de cette petite ville, berceau de son enfance, ma femme ne put s'empêcher de verser des larmes; moimême, je me sentis ému, car la vue de Léondari me rap-

(f) Nisi avait été brûlé par les Qrecs et les Turcs; les nouvelles maisons étaient construites en bois et en terre. Cette petite ville est agréablement située; le Pamisos baigne ses Jardins et ses environs.

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