CHAPITRE VIII SSi
flusurA, il me dit avec rabon qu'il n'avait pas pa traiter ma belle-sœur mieux que sa femme et ses filles qui étaient tout aussi misérablement mises les unes que les autres. Il est certain que ce malheureux berger ne pouvait donner . à une étrangère ce qu'il n'avait pas pour sa femme et ses enfants. Quittant alors mon sabre, je tendis la main au bon pfttre» qui l'aurait baisée si je ne le lui avais pas défendu.
Ma femme avait fait préparer un repas aussi bon qu'il était possible de le faire dans un pays ruiné, pour fêter l'arrivée de sa sœur; nous invitâmes le pâtre et sa famîllo, bien entendu, que nous gardâmes près de nous pendant quelques jours.
Nous avions quitté la France fort peu chargés d'urgent et nous n'avions pas encore eu le temps de faire dcs.éco* nomies en Grèce, en sorte que notre générosité envers le berger se borna à cent francs, qu'il accepta avec reconnaissance (1), car il ne s'attendait à recevoir aucune récompense de notre part, ainsi que je l'ai dit plus haut. La situation déplorable de ma belle-sœur décida ma femme à renoncer au voyage de Nauplie. « Va, me dit-elle, faire nos réclamations au président Capodistrias; mon devoir, à moi, est de rester près de ma sœur afin de la vêtir et l^approprier. La pauvre fille en avait grand basoin, étant dévorée par la vermine.
Avant de quitter Léondari, j'allai voir les autorités grecques de cette ville afin de les engager à faire respecter ma femme et sa sœur; je les prévins en outre que j'avais écrit au général français à Modon pour le prévenir qiie j'avais laissé ma femme à Léondari, etc. Les chefs grecs, dont plusieurs me connaissaient dé}à, me promireni et jurèrent que ma femme et sa sœur seraient en sûreté à Léondari tout aussi bien qu'à Modon. Je recommandai à ma femme d'avoir de la discrétion et de la prudence
(1) Cent francs, en Grèce, pour un pauvre pâtre» c'est déjà une petite fortune; Je passai môme pour être très généreux. ^
S5S MËMOiRES DU GOMMAifpANT PENSAT
avec les femmes grecques, et comme elle avait oublié le grec, je lui laissai mon domestique.
Ayant pris toutes les dispositions et les précautions possibles pour la sûreté de ma femme et de sa sœur, je me mis en route pour Nauplie. J'arrivai dans cette ville le jour même où les chefs grecs Kalergis et Nikitas y arrivaient aussi, revenant l'un et l'autre du sac de Poros. On n'a pas oublié sians doute la conduite atroce de ces deux chefs de bandits grecs qui, réunis aux féroccis marins du sanguinaire Ricord, contre-amiral du despote Nicolaè, égorgèrent et pillèrent en vrais sauvages les malheureux habitants de l'Ile de Poros, parce qu'ils réclamaient un gouvernement meilleur que celui des Turcs, et en vérité ce n'était pas celui de Capodistrias qui valait mieux, car j'ai pu m'en convaincre dans mon voyage de Modon à Nauplie (1).
La conduite du contre-amiral russe Ricord, comme celle de Capodistrias, furent jugées avec toute la sévérité qu'elles méritaient-, mais, chose étonnante, celle do notre ministre résident, M. le baron Rouen, qui fut sans énergie dans cette funeste circonstance, ne fut pas même censurée par les journaux ministériels du Roi-citoyen! Il en fut de même de la conduite du capitaine de vaisseau Lalande, commandant notre escadre du Levant. Ah! si nos braves Duperré, Hugon, Gallois, Baudin et quelques autres de cette trempe se fussent trouvés à Nauplie à cette époque,
(1) Capodbtrias gouvernait despotiqucment et insultait les Grecs. « Vous êtes tous, disait-il, des klephtes et des menteurs. » Les gens d'Hydra se r6- ToUdrcnt: soùs la conduite du vieil amiral MiauHs, ils se saisirent dans Tarsenal do Poroi, dans la nuit du 26 au 27 juillet 1831, des navires grecs et les brûlârent. Capodistrias, au comble de la fureur, s'adressa aux résidents étrangers, absents en ce moment, sauf Tamiral russe Ricord, qui accepta d'intervenir en faveur du gouvernentent de Capodistrias contre les Hydriotcs et autres Grecs soulevés. Appuyé sur les bandes du général Nikitas et de D. Kalorgis,il mit à la voile le 28 juillet avec sa flotte pour l'Ile de Poros. Après divers incidents, il flt,le lOaoût.bombarder par ses vaisseaux le fort de Poros et deux corvettes grecques dont l'une sauta. Enfin, le 13 août, Mlaulls exaspéré incendia l'arsenal de Poros et la flotte grecque. Lui-môme avec ses compa-
Snons se sauva sous le feu terrible des navires russes durant que les troupes tf Capodistrias traitaient la ville de Poros en cité pr-ise d'assaut. Cette attitude des Russes conduisit au meurtre do Capodis trios. (G. S.)