CHAPITRE TllI tH
Ricord et Gapodistrias se seraient bien gardés d * agir ainsi qu'ils le firent! Cependant, que faisait notre brigade en Morée, et quelle était sa mission après avoir expulsé les Turcs? Sa mission, le croira-t-on, était de soutenir le pouvoir et le gouvernement russe do Gapodistrias, car la brigade française, quoique soldée par la France et nourrie par elle, n*en était pas moins les troupes de l'Alliance, nous Français, au service des Anglais et des Russes! C'est cependant là la dénomination qu'on osait donner à cette brigade une année seulement après la Révolution de 1830. Mais bientôt le rôle de cette brigade va changer, grftce au vieux et bon levain impérial qui avait encore conservé sa chaleur dans le cœur du brave général deGuéhéneuc, l'ennemi dos Russes, etc. Il est bon de dire encore que les bandes de mercenaires commandées par Kalergis, Nikitas et Ricord, étaient soldées alors avec l'argent de nos bons contribuables dont Louis- Philippe avait la gracieuseté de faire présent au gouvernement gréco-russe représenté par Gapodistrias; il est vrai que ce n'était qu'une bagatelle : deux cent mille francs par mois. Hein! qu'en pensez-vous, amateurs de la Charte Vérité? Dans cette circonstance du guet-apens de Poros, M. Lalande, commandant notre escadre du Levant, so laissa jouer par-dessous jambe par le contre-amiral russe Ricord et par Gapodistrias. M. Lalande se trouvait alors devant Nauplie avec son escadre et il se contenta de la- parole de ces deux Russes qui lui avaient promis que l'escadro russe ne participerait pas au châtiment des habitants de Poros ; M. Lalande avait bien envoyé un brick français pour observer l'escadre russe, mais que pouvait-il faire seul contre cotte escadre? Ge brick était commandé par le lieutenant de vaisseau Ornano qui fit de sévères mais vaines observations à l'amiral Ricord; néanmoins, le brave lieutenant Ornano sauva un grand nombre de Grecs ci fit arracher des femmes et des filles des mains impures de la soldatesque russe et grecque par ses braves et généreux matelots.
LMiorrible sac de Poros, lo combat non moins malheureux d^Argos ci la guerre ci\4lo de la Grèce do 1831 à 1832 n'auraient pas eu lieu si notre gouvernement avait su faire do bons choix en diplomates, hommes de mer, généraux, etc., mais il faut que ses tristes créatures, passent «ivant nos hommes de tête et dé cœur, aussi iavons-nous vu depuis 1830 jusqu'à ce jour Thonneur et là gloire de la France si souvent cojfnpromis.
Porteur de deux lettres dij recommandation. Tune de M. Schneider et l'autre du général de Guéhéneuc, je me présentai & M. Capodistrias qui me reçut assez froidement, car j'avais déjà émis mon opinion sur lo sac de Poros, Cependant, comme le président avait besoin de nôtre argent, et qu'il comptait toujours sur l'appui de notre gouvernement, il me promit la restitution des propriétés de ma femme et de ma belle-sœur.
Pendant le court séjour que je fis à Nauplie, j'eus la satisfaction d'y voir le vertueux prince Démétrius Ypsilanti, malgré la surveillance active de la police du président, car le plus honorable et le meilleur défenseur de la Grèce, Démétrius Ypsilanli, était le prisonnier du satrape russe Capodistrias. Quelques fidèles amis faisaient, seuls la société du généreux et loyal soldat et cherchaient à lo consoler des malheurs de sa patrie et de la noire ingratitude de ses compatriotes. Hélas! une si belle vie, digne des temps reculés de la Grèce, devait bientôt s'éteindre. Démétrius Ypsilanti, moins malheureux que Socfojte, n'imita point Selon; il sut braver juiqU'à ses derniers instants la tyrannie du moderne Pisistrate. Il mourut quelque temps après mon départ; c'est dans les bï*as d*un Français (1) que le bon Démétrius déposa sa bellelvie]^(2).
(1) M. Graillard, philhellène français de ,1821; depuis cette époque, ce bravo ofncior n'avait jamais quittt^ son ct>ni^rai en chef, devenu son ami. M. Ornillnrd était parvenu au grade de colonel; il suivit la disgrâce du prince Ypsiinnti; je l'ai revu en 1837 à AthOnfcs.
(2) I<o prince Démt*lrius Ypsilanti mourut au mois d'août 1832. Ses obsèques furent un deuil national. (Q. S.)
CHAriTRE vtii m
Je vis aussi à Nauplio les Français Gérard ci PcIIion; le premier, colonel d'infanioric en France, avait lo iilro de général en Grèce; M. Pcllion, capitaine au corps royal d'état-major, avait celui do lieutenant-colonel (1). Ces deux militaires jouaient un pauvre rôle à Nauplie. Il fallut qu'ils fussent bien amoureux de leurs larges épau- Icttes grecques pour endurer toutes les humiliations quo leur faisait subir Capodistrins, afin de les forcer à so retirer du service grec, mais ces messieurs voulaient fltro congédiés, et c'est ce qui leur arriva par une sommation peu courtoise de Capodistrias qui leur signifia qu'il n'avait plus d'argent à leur donner (2). Il est bon de dire que notre gouvernement s'était enfin lassé de prodiguer notre argent et qu'il avait supprimé le cadeau des deux cent mille francs par mois, de sorte que le trésor grec était à sec.
On peut juger de la considération dont jouissaient MM. Gérard et Pcllion prèi du gouvernement gréco-rutec, par ce qui suit : le premier avait eu a achever l'oi^anisation de l'infanterie grecque, que le général Trézel avait presque terminée; M. Pellion avait eu la même occupation pour les lanciers grecs. M. Gérard avait le titre de commandant supérieur des troupes de ligne; cependant plusieurs de ces bataillons avaient fait partie des égorgciirs de Poros, sans que M. le commandant supérieur en eût donné l'ordre; on ne lui avait pas même fait la politesse de le lui demander. Quant a M. Pellion, Capodistrias lui avait retiré le commandement des lanciers pour le donner au Gréco-Russe Kalergis. En compensation, il lui avait donné le titre de chef de l'état-major qui se composait de M. Gérard, de M. Pellion, d'un secrétaire et de quelques ordonnances de cavalenc.
(1) Lo capitaine Pellion, devenu gém-ral <Ie division, a publié en 18S5 ut volume intitulé : La Criée et les Capodittriaw pendant Voceupation Jmneaitt <U 1S28 à 1S34. (G. S.)
(2) Ces messieurs n'étaient pus dans um position fort attrayante pourdef Français. m<iis ils en étaient dédommagés par leurs énormes émoluments, car ils recevaient des deux mains, primo : leur solde française de notre bri« gade, et ensuite leur solde du gouvernement grec.
fS6 MËMOIftES DU COMMANDANT PERSAT
Depuis le sac de Poros, Capodistnas se croyait à Tapogée de la gloire; tout devait ployer sous sa rerge de fer; le malheureux ignorait probablement qu'il y avait encore quelques hommes de cœur en Grèce, qui, par un grand et énergique coup d'Etat, mettraient fin à son despotisme russe. Miaulis, en détruisant la petite flotte grecque à Poros, avait déjà démontré aux Grecs qu'ils avaient encore de grands sacrifices à faire pour renverser le nouveau gouvernement qui, réellement, était moins supportable que celui des Turcs. Une terrible leçon pour les tyrans se méditait à Nauplie, près de l'hôtel du barbare et imprudent président.
Si j'avais été libre à cette époque, je n'aurais pas hésité un seul instant à me réunir aux conspirateurs grecs (1), mais j'avais une femme et une fille que je chérissais et elles étaient pour moi mon Dieu^ mon Roi et ma Patrie, aussi m'cmpressai-je de quitter Nauplie pour retourner à Léondari, en faisant des vœux pour la nouvelle et prochaine indépendance des Grecs.
Je partis do Nauplio le 7 août, pour aller passer la nuit à Argos chez M. Touret (2), ancien ofiîcier français, devenu chef d'escadrons au service des Grecs. La maison de M. Touret servait d'hôtel à tous les Français qui passaient à Argos; aussi ce brave ofiicier me reçut-il avec empressement, ainsi que Mme Touret qui ne le cède en rien à son mari pour les prévenances hospitalières. MM. Rouen et Gérard m'avaient bien fait des politesses aussi pendant mon^court séjour à Nauplie, mais sans m'offrîr un domicile, quoiqu'ils eussent cependant de vastes logements. MM. Féraldi, négociant génois, et Masson., chancelier de Franco à Nauplie, furent plus prévenants que ces messieurs, car, sachant que je n'avais pas pu trouver un seul gîte dans cette ville remplie de la
F^(l) Guidé par un sentiment de haine et de vengeance contre ces misérables Kusset et les Qrccs renégats de leur cause.
(2) Le général Pellion, op. cit., p. 145, écrit t Tourette; M. Debidour t Tourret.