CHAPITRE Vin
dclle et d'y arborer le drapeau tricolore, en dépit des hautes considérations politiques de notre méticuleux gouvernement. Depuis 1830, c'était la première fois que la garnison de Modon y voyait flotter le drapeau national. Le général de Guéhéneuc, Français d'âme et de cœur, ne me fit aucun reproche sur ce coup d'autorité; d'ailleurs, intérieurement, il en fut même satisfait. Rien ne manquait à mon bonheur à cette époque, car ma femme venait de me donner un fils, que je désirais ardemment, et elle venait de recevoir une lettre de sa digne marraine, Mme la baronne de Damas, qui avait fini par se convaincre que je n'étais pas aussi noir que le diable (1); la lettre de Mme de Damas était remplie de tendres sentiments pour ma femme, et il s'y trouvait aussi quelques mots bienveillants pour moi, ce qui me fit autant de plaisir qu'à ma femme; ce n'était certainement pas par des motifs d'intérêt, étant au-dessus du besoin, mais j'étais heureux et j'avais à cœur de mériter l'estime d'une aussi honorable famille sous tous les rapports.
Mme de Damas ne se l)ornait pas à nous adresser des compliments flatteurs pour nous deux; elle disait 'encore à ma femme : « Je ne vous ni pas donné mon consentement pour votre union avec M. Persat pour la rai.Hon que je craignais qu'il ne fit pas votre bonheur; ayant maintenant la conviction du contrairc, je veux, en vous conservant toute ma tendresse, vous continuer votre pension; je mets aussi à votre disposition trois mille francs à titre d'épingles* de noces que je vous destinais; c'est ma volonté, entendezvous, ma fille? etc. » Nous étions dans une trop belle position pour accepter une pension de Mme de Damas. Nous savions ensuite que cette généreuse mère adoptive avait neuf enfants sur les bras, et qu'elle se trouvait isolée de
(1) J*avais appris par ma femme que des misérables m'avaient représenté dan^ la famiUe de Mme de Damas comme un homme dépravé. Joueur, bru* tal, etc. On ne doit pas être étonné alors si Mme de Damas a fait autant de dimcultés pour me rendre sa filleule chérie et ma fille.
I son mari, M. de Damas ayant partagé généreusement la I mauvaise fortune de son Roi. En conséquence, nous nous I empressâmes de remercier Mme de Damas pour la pension, \ ainsi que pour TôiTre des épingles de noces, noces qui s'étaient faites à peu de frais, ainsi que je l'ai dit dans mon , chapitre précédent.
, Mon service, en ma qualité de commandant de la place
j de Modon, était peu fatigant et on ne peut plus agréable
sous tous les rapports, car le général de Guéhéneuc, obli-
, géant et afTable envers tous ses subordonnés, avait de
, même pour moi beaucoup de bontés; de son côté,
j Mme de Guéhéneuc, dont les vertus faisaient le charme de
toutes les personnes qui l'entouraient, avait aussi de
tendres affections pour mon Adèle, qui était si bonne et
si aimante. Ah! pourquoi cette cruelle Providence est-elle
venue si tôt briser des liens si chers à mon cœur? Hélas! ce
bonheur que je n'aurais pas changé pour celui d'un
monarque n'existait plus le 12 septembre 1832! Je venais
de fermer les beaux yeux de ma bien-aimée, de ma chère
Adèlô! ô excellente femme! devais-tU m'être ravie si
jeune (1)! Et, pour comble d'infortune, j'avais eu encore
le chagrin de perdre ma fille et mon fils! ce seul espoir de
ma vieillesse! Fut-il jamais sur la terre un homme plus
infortuné que moi? Oh! non, je ne le crois pas.
Le général de Guéhéneuc venait de partir pour la Messénie où sa présence était nécessaire. La perte de ma femmeet de mes enfants m'avait vivement affligé. J'avais besoin d'uneforte distraction. J'écrivis, en conséquence, au général
(1) Elle n'avait pas encore vinst-quatre ans. Une phtisie pulmonaire mVnleva cette femme chérie et ma fille. Ma femme fut traitée avec soins et empressement par M. Bcltelé» chirurgien-major du'21«légeretparson second M. Kain. Leurs talents et leur assiduité près de ma femme ne pouvaient rien contre cette cruelle maladie. Mon fils seul, né robuste, aurait pu être sauvé; mais malheureusement il ne fut pas traité par ces messieurs; un autre médecin ne me laissa que des larmes à répandre. Ma femme était si bonne et si aimée dans la brigade, que les grenadiers et voltig-eurs de la garnison de Modon mo demandèrent à la porter Jusqu'à sa dernière demeurer C'est. Je crois, le seul exemple semblable que Ton puisse citer. Tous les ofllcicrs présents à Modon et toute la population grecque accompagnèrent aussi les restes de ma femme; je leur renouvelle ici ma sensible et vive reconnabsance.