CHAPITRE Vlll
Hs arrivèrent donc à Argos lorsque tout était terminé; que dis-je, terminé? hélas! non; il y avait encore du sang à répandre. Les braves sont généreux après la victoire; ils sont et doivent être humains et même généreux après le danger envers leurs prisonniers; c'est ce qu'avaient fait le loyal commandant Naud et son bataillon. Corbet fit tout le contraire; il fit fusiller sans conseil de guerre deux prisonniers grecs que le commandant Naud avait respectés; ces Grecs passaient, à la vérité, pour être deux des principaux moteurs du guet-apens russe d' Argos (1), mais il fallait les juger et les fusiller après les avoir reconnus coupables. La Gazette de Leipzig, dans son numéro du..., a donné des détails sur le sujet que jo traite ici; elle a eu peut-être raison pour ce qu'elle a avancé sur le compte du général Corbet, mais elle a menti pour tout ce qui a rapport à la conduite de nos braves soldats; il y eut, à la vérité, des femi^^es et des enfants de tues à Argos, mais les obus et les boi lets ne respectent rien; pas une seule femme ni un seul entant ne fut frappé par la main de nos soldats.
M. Corbet a répondu par un long article, dans le numéro du... de la Sentinelle de F Armée, pour justifier de sa conduite à Argos.
Au moment du combat d' Argos, les Grecs avaient arrêté plusieurs Français sans armes, qui ne s'attendaient pas à être attaqués par eux; parmi ces Français, se trouvaient le capitaine de notre artillerie et deux de ses officiers, qui, malgré leur bon vouloir, ne se trouvèrent point dans le combat. Eh bien! qui croira que M. Esperonnier n'hésita pas à demander la croix d'honneur de Henri IV pour ces oflîciers? qui l'obtinrent, bien entendu. Certes, ils l'auraient bien méritée dans l'aiîaire, s'ils s'y étaient trouvés, mais ils n'y étaient pas! M. Esperonnier fut nommé lieutenant-
(1) Celaient le lieutenant d'artillerie grecque Kalbgouro, principal instigateur du mouvement, et un Pallikare qui aVait tenté d'asiaasiner le Corn* mandant Naud. (Q. 8.)
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colonel. Quant à MM. Corbet et StoiTel, ils ne reçurent que des éloges pour leur conduite à Argos. Le brave commandant Naud» ayant été trouvé trop jeune chef de bataillon pour être lieutenant-colonel» on le força à s'humilier en remplaçant sa croix de simple légionnaire do Tordro national do TEmpire par la croix d'oflicior do Tordre royal do Henri IV. Quelques croix de même ordre furent données aux officiers, sous-ofliciers et soldats, parmi lesquels j'ai le plaisir de citer le brave lieutenant d'artillerie Lyon, qui, plus heureux que ses camarades, se trouva au combat et s'y battit comme son nom, en lioti, ainsi que tous les artilleurs.
L'affreux combat d' Argos, quoique provoqué par les Grecs, produisit sur la population grecque une impression peu favorable au parti français. Les Anglais, jaloux de tout ce qui leur porte ombrage, blâmèrent sévèrement les résultats du combat d'Argos et surtout la conduite personnelle de M. Corbet.
Une autre affaire, mais bien moins sérieuse que celle d' Argos, eut lieu aux environs de Corôn. Le sang français et celui des Grecs y coula encore. Les Grecs y furent les agresseurs, tout comme à Argos et ils furent battus de même. Le détachement français était commandé par le capitaine Picker, du 21* léger, qui s'y comporta très bien. Une douzaine do Grecs y furent tués ou blessés; deux des nôtres furent blessés, dont un est mort à Modon des suites de sa blessure.
Pendant que notre gouvernement faisait tuer des Français par dos Grecs, tout en sacrifiant des sommes énormes pour eux, sans gloire ni profit pour la France ni môme pour la Grèce, la Sainte- Alliance accouchait du roi Othon. Un roi en Grèce! Malheureux qui vous gorgcz d'or à Paris, à Londres, à Vienne, à Berlin et à Saint-Pétersbourg, ne saviez-vous pas que la Grèce n'a pas les moyens d'empâter un roi ni ses valets, puisqu'ils n'ont pas même assez de pain pour eux? Il est vrai que vous avez pressuré vos peu-
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pies pour doter voire enfant-roi, afin qu*a pût se créer une garde de sabreurs, des gendarmes et des mouehards, pour qu*à son tour il puisse pressurer son bon peuple grec. Un Bavarois, roi des Grecs! et Louis-Philippe n*a pas craint de tremper ses mains françaises dans cette ridicule et honteuse fabrication! Ah! Roi, dit « citoyen », on voit bien que vos pensées lointaines n'étaient pas avec nous à Hanau. Avant Tarrivée d*Othon, le gouvernement de Nauplie était représenté par KoUetis, Tricoupis et Métaxas« Ces trois hommes, divisés d'opinions, no Tétaient pas pour leurs intérêts privés, aussi s'empressérent-ils de vendre les propriétés nationales, les canons en bronze des places fortes, etc., et le tout à vil prix, car le temps pressait, la royauté était annoncée.
Nous avions à Modon un préfet nommé Skoufto, qui était expéditif pour la vente des propriétés nationales. Il avait déjà vendu bon nombre de maisons de la ville, lorsqu'un acquéreur vint pour visiter la maison que j'occupais, qui venait de lui être adjugée pour le quart de sa valeur. Mon premier mouvement fut de jeter à la porte ledit Grec, et d'aller ensuite chez le général, afin do savoir s'il avait autorisé ces ventes, car tout ne se faisait pas réglementairement dans la brigade; les commérages allaient toujours leur train. Le général de Guéhéneuc fut indigné lorsqu'il sut que le préfet se permettait de vendre les maisons occupées par les officiers de la garnison, et il m'autorisa à arrêter ce scandale honteux. Satisfait d'avoir obtenu ce pouvoir-là, je me rendis au bazar (marché) où se trouvaient le préfet, le commissaire et le criour public, et leur ordonnai impérativement de cesser leur vente et de se retirer, ce à quoi ils obtempérèrent sans répliquer, car ils me connaissaient pour être peu pacifique. Je ne m'arrêtai pas en si bon chemin; à l'instant même, je fis annoncer, dans la ville et dans les faubourgs que toutes les ventes nationales qui seraient faites sans l'approbation du général seraient de nulle valeur. Dés lors, le3 ventes cessèrent. Le
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I préfet, indigné de voir son autorité méconnue, abandonna I sa préfecture et s*en alla à* Nauplie. C'est ainsi que j'ai pu \ conserver intactes les propriétés nationales de Modon. I Je ne fus pas aussi heureux pour les belles pièces de canon I en bronze de la place; une quarantaine furent livrées aux ( commissaires des trois tribuns de Nauplie par M. le lieu- ; tenant-colonel d'artillerie Esperonnier, et ces canons sor« , tirent de la place à mon insu, quoique j'en fusse cependant I le commandant; il est vrai que M. Esperonnier en avait reçu l'autorisation du général, qui, de son côté, avait été , prié de donner son approbation par les ministres résidents I à Nauplie. Toutes ces pièces de gros calibre furent vendues , à une société anonyme, sous la raison Féraldi et C'®; leurs affûts, construits à grands frais (1) au compte de nos contribuables et sous la direction de M. Esperonnier, furent cédés aux Bavarois lors de l'évacuation. Il en fut , de même de tout le matériel de l'artillerie, du génie, des hôpitaux, des magasins de l'administration des vivres, etc., le tout à fonds perdus, bien entendu, car, ainsi que je l'ai dit, jamais aucun gouvernement grec ne pourra rembourser à la France les soixante millions que nos gracieuses Majestés de la branche aînée et de la branche cadette ont engouffrés en Grèce, sans résultats heureux pour ces pauvres Grecs.
Un jour de la fin de janvier 1833, nous découvrîmes de Modon l'escadre qui apportait aux Grecs le « choléra » royal et sa suite. Othon était à bord ainsi que trois mille Bavarois (2) que Monsieur son père avait mis à sa dis-
(i ) Ces canons furent embarqués à Navarin sur un bâtiment grec, qui fit
naufrage par un.temps superbe sur les côtes de la Steile; mais les spéculateurs
Avaient eu la prévoyance de faire assurer leur cargaison, qui leur fut payée
■ par les assureurs; c'est par eux que j'ai pu connaître les noms des principaux
ononymcs, dont un a acheté de belles propriétés aux environs de Narbonne»
aui l'ont mis & m(fme de se faire nommer député ministériol plein. Les afTûts es pièces de 24 à 36 revenaient à deux mille francs, tandis qu'à Toulon ils rio coûtent que bien moins; les matériaux et la main-d'œuvre n'étaient cependant pas plus dispendieux à Modon qu'à Toulon. Brest, etc.
(2) Ils furent parfaitement accueillis par le général Corbet, qui força môme r%ù& soldats à fraterniser avec eux; le gouvernement grec, n'ayant point de ^vivres dans ses magasins! les Bavarois furent sustentés par les nôtres pendant
CIIAPITRK Ylll t7S
poàiiion. Le roitelet Othon (1) débarqua à Nauplie le 6 février.
Le général de Guéhéneuc» d'après ses instructions sans doute, s*empressa d'aller complimenter la nouvelle Majesté au nom de la Majesté française, etc. Il parait même que le général de Guéhéneuc avait des pleins pouvoirs matrimoniaux qui restèrent sans effet. J*en fais mon compliment sincère à la princesse Qémentine, qui était offerte en holocauste à Sa Majesté Othon. Pauvre et charmante fille, que seriez-vous devenue en Grèce? Croyez-moi, ma chère enfant, restez en France, et épousoz-y, do préférence à un prince allemand ou russe, un jeune et brave capitaine de cavalerie (2).
Nos troupes de Nauplie s'embarquèrent pour rentrer en France et celles de la Messénie revinrent à Modon et à Navarin. Maillet avec son bataillon rentra à Navarin.
Le général de Guéhéneuc, resté & Nauplie, fut assez mal inspiré pour nous renvoyer ce général Corbct, en qualité de commandant supérieur en son absence; quelle fatalité! ainsi qu'on va le voir.
Etant à la veille de rentrer en France, les dilapidateurs et spéculateurs de la brigade se hâtaient de terminer leurs affaires. Maillet n'avait pas cessé de se prononcer vertement contre tous les tripotages de nos administrateurs; enfin, indigné de leur audace, il s'emporta dans
une réunion contre les malversations du sieur qui
avait remplacé le sieur F... dans les fonctions d'intendant de la brigade; cette scène s'était passée chez M. Mollier, notre payeur, qui réunissait tous les soirs les officiers
quinze Jours. Ces dépenses extraordinaires ont-elles été retenues sur.lei vinst millions d'emprunt? Oh! non. certainement, nous sommes trop galants pour ajcir ainsi envers nos alliés... d'IIanaul D'ailleurs» il fallait bien faire lei aimables avec les soldats d'un gendre en perspcctivel
(1) Othon W, roi de Grèce, Sis du roi Louis I" de Bavière, né en 1815.8a déchéance fut proclamée en octobre 18G2.
(2) On sait que la princesse Clémentine, dernière flilo du roi Louis«Phl« lippcé née le 3 juin 1817, épousa le 17 avril 1843 le prince Augtisto do Cobourgt son fils cadet est actuellement roi de Bulgarie. La princesse Clémentine est morte U y a très peu d'années. (O. S.)
m MÉMOIRES DU COMMANDANT PERSAT
de la garnison de Navarin. Dans cette soirée de famille, il se trouva malheureusement deux de ces êtres dignes du bagne, le nommé S..., commis à gages dans les bureaux de
M. MoIIier, et le nommé , agent comptable aux vivres..
Ces deux hommes allèrent dénoncer les propos de Maillet
au général Corbet, ainsi qu'au sieur Ce dernier, par
son titre de sous-intendant de troisième classe, n'avait pas même le rang hiérarchique correspondant au grade de Maillet; néanmoins, loin de lui demander une satislaction personnelle, il ne craignit pas de faire ce qu'avait fait F... à mon égard : il porta plainte contre Maillet à l'irascible Corbet, le protecteur de nos administrateurs. Si M. Corbet avait eu la dignité de son grade et de sa position, il aurait fait appeler le chef de bataillon Maillet, et là, en particulier, il aurait pu lui adresser des remontrances paternelles, mais cet homme, sans entendre Maillet, et sans môme s'assurer près de Testimable Mollier si les propos imputés à Maillet étaient réels, lui infligea quinze jours d'arrêts de rigueur, avec l'ordre du jour suivant :
ORJDRE DU JOUR :
c Le chef de bataillon Maillet gardera les arrêts de rigueur pendant quinze jours, pour avoir, dans un cercle nombreux, tenu les propos les plus inconvenants sur le compte des principaux administrateurs de la brigade.
« Navarin, lo 2 avril 1833.
« Signé : Corbet. »
J'aimais et j'estimais Maillet; je connaissais la vivacité de son caractère, et pressentant quelque coup de tête de sapart, j'écrivis de suite au général de GuéhéneucàNauplie, afin de l'instruire exactement des faits et pour le supplier de casser ou d'abréger les arrêts de Maillet. Malheureusement ce général eut la faiblesse de n'en rien faire. Aussi,