‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 129 sur 165 · CHAPITRE IX m · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX m

et, je m*en rapporte à vos souvenirs, vous ne pensies pas non plus remprunter. Il est donc impossible qu'il soit aujourd'hui question d'un remboursement. Cependant, si vous jugez que cent cinquante francs vous acquittent envers le Roi, veuillez, je vous prie, disposer de cette somme en faveur d'une famille malheureuse, et le Roi, j'en suis sûr, acceptera pour sa part l'emploi que vous en ferez.

« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

« Le conseiller d'Etat, premier secrétaire du cabinet.

« Signé : B. Fain. »

Je répondis à M. le baron Faih qu'il n'avait qu'à se faire représenter la pétition que j'avais adressée à M. le duo d'Orléans en 1829 et qu'il se convaincrait que j'avais alors très fortement l'intention de rendre les cent cinquante francs que j'empruntais puisque j*olTrais pour garantie la retenue de ma Légion d'honneur de 1814 à 1820 que les Bourbons aînés avaient frustrée aux légionnaires de l'Empire et que les Bourbons cadets ne se pressent pas de payer. Je dois même dire ici que le duc d'Orléans rit beaucoup de mon offre de restitution et surtout de l'hypothèque de mon arriéré de la Légion d'honneur, etc. J'ajouterai que Son Altesse, aujourd'hui Majesté, dit à la personne qui lui remit ma pétition : « Quoique l'hypothèque que m'offre le capitaine Pcrsat soit très mol hypothéquée par luimême, il est cependant le premier des officiers que j'ai eu la satisfaction d'obliger, qui m'offre un remboursement; dites-lui de ma part qu'il ne s'inquiète pas de cette dette; je ne le poursuivrai pas pour cela, etc. » Les personnes qui ont approché Sa Majesté croiront à ce que je viens de dire, car elles savent très bien que Louis-Philippe est naturellement d'un caractère facétieux. D'après la réponse de M. le baron Fain, je remis cinquante francs à Mme Faure»

veuve d'un ouvrier et ayant cinq enfants en bas flge; cette malheureuse femme restait alors au sixième, rue du Faubourg-Saint-Denis, n« 21. Je remis pareille somme au nommé Vilain, ouvrier maçon, vieux et brave soldat, qui avait servi avec nous en 1823 en Espagne. Vilain avait aussi cinq, enfants et restait rue Saint-Maur, n^ 5. Les derniers cinquante francs, je les donnai au fils d'un autre de nos soldats de la Catalogne, nommé Marais, qui était à cette époque chez notre ami Paulin, libraire. Je me fis donner trois reçus par les personnes auxquelles je distribuai les cent cinquante francs et les envoyai à M. le baron Fain avec une lettre de remerciements pour le Roi, ci-devant duc d'Orléans. On a vu que j'étais entré au National en avril; j'y restai jusqu'à la mort de mon loyal ami Armand Carrel. Ses amis, qui sont les miens, m'approuveront d'être entré ici dans quelques détails sur la catastrophe qui nous a enlevé cet appui tutélaire; c'est d'ailleurs un devoir de reconnaissance de ma part, car Armand Carrel a eu tant de bontés pour moi; j'avais aussi pour lui un attachement bien sincère. Ah! quelle fatalité! J'avais accepté la gérance du National dans l'espoir de voir bientôt un revirement dans les affaires de la France. Armand Carrel m'en avait donné presque la certitude; j'avais une si grande confiance en lui que j'avais déjà ployé mon drapeau de l'Empire pour arborer le sien; en un tnot, Armand Carrel faisait battre mon cœur comme autrefois Napoléon le Grand, . car il était pour la liberté ce que l'Empereur avait été pour la gloire!

Malgré la position avantageuse (1) que m'avait faite Armand Carrel au iVa/ionaZ, j'avais encore le loisir d'aller dans tous les spectacles de Paris sans qu'il m'en coûtât rien. Toutefois, je n'y serais pas resté longtemps, par rap-

(1 ) J'avais deux cents francs de fixe par mois. et. au cas de condamnation. trois «cnt cinquante. Dans* la nuit qui précéda le fatal duel. Armand Carrel laissa plusieurs notes sur son secrétaire, et dans Tune d'elles, il porta à quatre cent cinnuante francs mes appointements, au cas d'une condamnation à laquelle il s'attendait pour le surlendemain.

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