‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 131 sur 165 · CHAPITRE IX m · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX m

répondit : c II n*aura pas lieu, car je vais casser les reins à ce polisson de Girardin. » Carrel rentra chez lui, où il passa une partie de la nuit à régler ses affaires. Le lendemain, je me rendis à cinq heures du matin chez M. Ambert, témoin avec moi de notre ami Carrel; j'y trouvai M. Lautour-Mézeray, l'un des témoins de Glrardin; là, je fis tous mes clTorts pour changer les armes du combat, et même pour m'attribuer l'article du National et sa responsabilité, mais mon dévouement pour Carrel resta sans fruits; c'est à lui seul qu'on en voulait de toutes parts.

Nous nous rendîmes, Ambert et moi, sur le boulevard de rOpéra, où nous attendait Carrel. J'avais la tête montée, car je me sentais une inquiétude secrète sur les résultats de ce duel au pistolet. Dans mes tristes pensées, j'avais le souvenir du loyal et malheureux Dulong (1)! Carrel s'était aperçu de mon agitation, et, craignant de ma part de trop vives explications sur le terrain, il profita du moment où j'étais allé chercher quelques cigares pour se rendre au rendez-vous, accompagné de M. Ambert et du docteur Marx. Revenu sur le boulevard après dix minutes d'absence, j'y trouvai M. Thibaudeau seul, qui me prévint que ces messieurs étaient partis. Sans lui en demander les motifs, je me jetai dans un cabriolet et me rendis promptcment au rendez-vous, où j'arrivai le premier. Carrel étant arrivé avec ses amis, je lui demandai les motifs qui l'avaient déterminé à partir sans moi; voici ce qu'il me répondît : « Persat, vous avez la tête montée; je vous suis reconnaissant de l'amitié que vous avez pour moi et que vous me témoignez ici, mais pensez, mon cher ami, que ce duel doit être sérieux; il me répugne beaucoup; toutefois, il doit avoir lieu avec calme et sang-froid. Promottez-moi donc d'être raisonnable. » Je lui en donnai ma parole. Il

Sas de recevoir à son Journal ce même personnage, à qui lejffouvèmement onna un emploi un peu plus tard. Ainsi» dans le duel de Carrel. on voit clairement quMl y avait eu combinaison et conspiration.

(1) Dulong (FrançoisoCharles). député français, né à Pacy en 1792, tué en duel en Janvier 1834 par Btigeaud. Il était flis de Dupont de TEure. (0. S.)

ajouta ensuite : « Si ces messieurs vous faisaient cependant ^ des propositions convenables, je vous autorise à les acçep- ^ ter, car, je vous le répète, ce duel-là n'est pas honorable et * encore moins politique. » En entrant dans le bois do Vin- ^ cennes, Carrel me prit à l'écart, et me pria do prendre son ^ portefeuille, sa montre et les clefs de son cabinet parti- ' culier; il était soucieux et pensif, ce qui m'engagea à lui i faire des observations amicales. Alors il me répondit avec / calme : « Persat, vous m'avez vu en Espagne braver les ! . balles et les boulets royalistes, soyez convaincu que je serai là-bas comme à Barcelone, à Mattaro, à Llcrs, etc., I mais rappCîlez-vous que cette journée me sera funeste, car / je vais me battre avec un bâtard et un fripon; ces gens-là I ont toujours la main heureuse! » Noiis arrivâmes au fatal f rendez-vous; là, Armand Carrel nous réunit tous, et, s'adressant à Girardin, il lui dit : « Vous m'avez. menacé d'une [ biographie; le duel est arrêté; il peut m'être funeste, tout j comme à vous-même. Si je succombe, dans quels termes I écrirez- vous ma biographie? » Alors Girardin répondit à I Carrel : « J'espère que le combat ne sera funeste à aucun de nous deux, mais, dans le cas contraire, si j'avais à faire votre biographie, elle ne pourrait être que dans des termes , honorables. » — « Eh bien! dit encore le bon et généreux , Carrel, d'après ce que vous venez de me dire, je puis vous , faire observer qu'en écrivant l'article du National, je ne pensais nullement à vous. »

Je le demande à tout homme d'honneur et délicat, estce que M. Girardin n'aurait pas dû dire à Carrel qu'il était satisfait? Le malheureux! il aurait dû lui faire des excuses de l'avoir aussi insolemment provoqué; il n'en fit rien. Je dois toutefois. déclarer ici que ce malheureux Emile demanda par un regard à ses témoins ce qu'il avait à répondre à la loyale observation de Carrel, mais ni l'un ni l'autre ne prircn* la parole, cependant Mézeray devait avoir un duel I avec M. Véron, ancien directeur de l'Opéra; Carrel avîait été leur médiateur, à la satisfaction des deux partis.

Page 1