CHAPITRE IX sot
M. Lauiour-Mézeray n'aurait-il pas dû agir de mAme dans cette circonstance?
Enfin, les pistolets furent chargés et les distances marquées. Chacun des combattants avait la faculté de marcher dix pas et devait s'arrêter à la ligne de démarcation, qui était de vingt pas. Le sang bouillait dans mes veines à ce moment-là; j'allais éclater; un regard de Carrel évita une algarade qui, quoique blâmable (1), aurait peut-être sauvé la vie de ce grand citoyen!
Au signal donné, Carrel franchit ses dix pas avec cette assurance de l'homme vraiment brave, et il n'ajusta ce malheureux Girardin, que lorsqu'il fut arrivé à la. ligne marquée. Son adversaire fit le contraire, car, après n'avoir fait qu'un à droite sur place pour bien s'eftaccr, pendant que notre ami marchait, il le tint constamment ajusté; les deux .coups de feu partirent simultanément. Girardin, blessé légèrement à la cuisse, eut l'impudence do dire : « Si je n'avais pas été blessé, je n'aurais pas fait feu. » Malheureux! vous n'avez pas eu le temps d'avoir une si loyale pensée; d'ailleurs, vous êtes trop connu pour que lo public puisse vous supposer une si grande générosité!
Je ne m'étais placé qu'à quelques pas do Carrel, afin, je le déclare sans crainte de reproches, de déranger le tir de son adversaire, duquel j'avais remarqué le trouble visible; mais, hélas] le fatal destin en avait décidé autrement. Carrel venait de recevoir cette fatale balle dans l'aine! Quoique blessé mortellement, notre malheureux ami ne se démentit pas un seul instant; un brave comme lui ne devait pas redouter cette mort qu'il avait bravée si souvent. Ambert et moi, nous le transportâmes jusque sur la place do Saint-Mandé. Là, Carrel se rappela Un ancien camarade, M. Pcyra. « Portez-moi chez ce vieil ami, nous dit-il; c'est
(1) Après les observations que venait de faire Carrel à ce malheureux Oirardin, qui garda le silence, il ne restait à M. Ambert et à moi qu'un seul parti k prendre t celui de casser nos cannes sur le dos d'Emile Girardin et de ses témoins. La dignité de Carrel nous retint.
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un légitimiste, mais il me recevra bien. » En effet, M. Peyra accueillit son ancien ami avec un empressement digne d'un homme de son honorable caractère (1). M. Marx, médecin distingué de la capitale, nous avait accompagnés. Il déploya dans cette funeste circonstance tout son zèle affectueux pour Carrel, ainsi que tous ses talents. MM. Littré (2), Dûment, Cloquet (3), etc., médecins très distingués aussi, et amis particuliers dô Carrel, ne le quittèrent pas un instant. Hélas! toute leur science et leur dévouement ne purent prolonger cette belle existence que de quarante-cinq heures!
Plusieurs amis d'Armand Carrel, ainsi que les rédacteurs en chef do tous les journaux, ont fait connaître ses belles qualités et sa vie pure de toute souillure. Tous ont été una- , nimcs dans leurs opinions sur cet illustre citoyen, qui a laissé un si grand vide dans le parti national; aussi, que pourrais-je dire de plus, moi qui ai perdu en lui un second Napoléon, car Arnriand Carrel savait faire vibrer mon cœur de même que le Grand Homme! bon et loyal Armand Carrel, ta mémoire me suivra partout, et, comme celle de r Empereur, elle sera ma boussole politique!
Le National avait un procès politique à vider avec messieurs les ge«s du Roi; je me présentai en cour d'assises le 23 juillet, assisté de M. Fabre, avocat du National, mais M. Plougôulm (4) ou ses supérieurs avaient acquis la certitude que la blessure d'Armand Carrel avait produit une vive impression dans .tout Paris. Ils savaient peut-être aussi que plusieurs jurés étaient venus me voir pour me
(1) M. Peyra servait dans la Garde royale en 1830,et> fidèle à ses serments, il donna sa démission. M. Peyra est un de ces légitimistes purs qui honorent leur parti et savent se faird estimer par les hommes de cœur de toutes les opinions. Je lui témoigne ici ma vive reconnaissance pour les soins et les procédés généreux qu*iT a eus pour Armand Carrel.
(2) C'est rillustre Littré qui fut d*abord interne des hôpitaux. Il était très lié avec Carrel et publia ses écrits en 1857. (G. S.)
(3) Cloquet (Hippolyte), célèbre médecin, né en 1787, mort à Paris en mars 1840 (G. S.).
(4) Plougoiïlm (Pierre-Ambroise), magistrat, écrivain, né en l''9^, mort en 1863. (G. S.)
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témoigner leur douleur sur le résultai de ce malheureux duel et pour m'engager à ne pas demander la remise do ma cailse, me garanlissant mon acquittement (1); aussi M. Plougoulm s'empressa-t-il de demander lui-même la remise de cette cause, qui fut renvoyée au 30 juillet, où, malgré les efforts de >L Fabre» notre avocat, je fus condamné à trois mois de prison et à mille francs d'amende. J'ai déjà dit que je n'étais entré au National que par Armand Carrcl, et pour lui seul, car je connaissais peu alors ses estimables amis; aussi pris-je la résolution do me retirer de la politique verbeuse pour rentrer dans la politique armée. En voici le principal motif : quelque temps avant le duel d'Armand Carrcl, un des amis du jeune prince Louis- Napoléon (2) m'avait fait des ouvertures et des propositions en sa faveur. Je n'avais pas hésité un seul instant à les accepter, car, quoique gérant du National, j'étais toujours resté impérialiste, avec des institutions libérales, bien entendu. Cependant, m'étant mis à la disposition d'Armand Carrel, et ayant pris des engagements envers lui et les actionnaires du National, je no pouvais accepter les propositions qui m'avaient été faites qu'à la condition que j'en obtiendrais l'autorisation d'Armand Carrcl, à qui j'en avais fait la confidence sous serment. Carrel avait pénétré les vues du prince, et il n'en était pas très éloigné, car il me dit : «< J'ai la conviction qu'il n'y a qu'un Bonaparte qui puisse sauver la France des mains do nos ignobles doctrinaires, mais soyez convaincu, riïon cher Pèrsai, que votre Napoléon II sera renversé à son tour par la République, etc. » Les choses en restèrent là jusqu'à la mort de mon ami, qui fut remplacé au National par un homme de cœur et de probité : le brave et loyal Charles Thomas, l'un des meilleurs amis de Carrel. J'avais pour
(1) On M rappelle <rae le généreux et loyal Armand Carrel me TOjraat Tîvement affecté de sa blessure, me dit : c Ne pleurei pas, mon cher Persat, cette balle vous fera acquitter. » Ce bon Carrell il Jugeait ses ennemb d'après lui; les miséi'ablest ils se sont réjouis de sa mort! . (2) Le futur empereur Napoléon III. (0. S.>
Thomas des alTcctions semblables à celles que je portais à Carrel; j'avais en lui la même confiance pour ses opinions politiques; mais» malgré ses vives instances pour me décider à conserver ma position àjx National, je donnai ma démission.
N'ayant plus entendu parler des projets du prince Louis- Napoléon, j'avais, l'intention d'aller en Grèce aussitôt ma sortie de prison. Le temps que la loi accorde aux condamnés politiques était près d'expirer; il ne me restait plus que quelques jours de réflexion pour me constituer le prisonnier du Roi, lorsque M. P... (1) vint me trouver, au nom du prince. Sans lui demander aucun renseignement sur les moyens d'exécution, j'acceptai les offres qu'il me fit avec enthousiasme et dévouement, car l'homme qui renonce à tout n'est plus tenu à rien et je me trouvais dans cette position indépendante vis-à-vis le gouvernement des doctrinaires et de Louis-Philippe«
^M. P... m'avait recommandé la plus grande discrétion, aussi ne communiquai-je nies projets. à qui que ce soit; au contraire je dis à tous mes amis que je partais pour TEspagne. Mon passeport était visé pour Metz et Nancy, orù je devais prendre une* vingtaine d'anciens camarades de la vieille armée, et j'allais me mettre en diligence, lorsque Thomas, directeur du National, vint me prévenir que \q National perdrait mon cautionnement de trentetrois mille francs si je ne subissais pas mes trois mois de prison. Je ne connaissais que l'article 21 de tous nos recueils de lois, car on me l'avait si souvent répété sous la ReslauraUon que je ne l'avais pas oublié, et certes, ce n'est pas celui-là qui m'aurait fait renoncer à mon voyage de Strasbourg, bien convaincu que je l'aurais fait appliquer, à mon tour, à un bon nombre d'individus; mais, engagé comme je l'étais enversles actionnaires du National, desquels je n'avais eu qu'à me louer dans toutes les cir-
, (1) Peut-être bien M. de Penigny. (0. S.)