‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 139 sur 165 · CHAPITRE X ttS · texte numérisé non relu

CHAPITRE X ttS

intrigues de ce pitoyable gouvernement. Ce brave général vivait très retiré avec quelques amis de son caractère et ne s'occupait que de faire du bien aux malheureux.. Je restai quelques jours à Argos et eii partis le 7 août pour Tripolitza, où je fus reçu avec empressement par le capitaine Morandi, commandant la gendarmerie de ce département. Ce brave officier était proscrit et condamné à mort par le tyran de Modène (1), et il avait servi aussi la Constitution espagnole en 1823. M. Morandi a été àssex heureux pour ne pas encourir la haine et la vengeance bavaroises; je ne sais pas trop si c'est urï compliment à lui faire; toutefois il est très estimé par les Grecs.

La Grèce était sillonnée alors par des partis grecs mécontents à juste rais(on du gouvernement oppresseur et dilapidateur d'Othon et C*. Le commandant Morandi me fit accepter une escorte de deux de ses gendarmes à cheval, desquels je pouvais me passer, car, étant parfaitement armé, et marchant avec mon drapeau tricolorb déployé, je fus salué d'enthousiasme par tous les partis grecs que je rencontrai sur ma route; les chefs de ces partis m'offrirent aussi des escortes pour me protéger contre les voleurs qui faisaient aussi bien leurs aiïaircs dans ce malheureux pays que les bandes bavaroises.

De Tripolitza, j'allai coucher à Léondari, et le lendemain au village de Bogazy, où je trouvai nia belle-sceur dans* un état voisin de l'indigence. Cette malheureuse avait perdu trois bœufs et un cheval, et dans ce pays-là, c'est une grande perte pour les laboureurs. D'un autre côté, son mari était continuellement malade, en sorte que- tout y allait mal; aussi de quelle joie mon 'arrivée fut-elle saluée! Bogazy est un petit village de la Mcssénie, agréablement situé; les terres y sont excellentes; le pays produit en abondance toute espèce de grains, des fruits délicieux, des olives, du vin, etc. Cette longue et superbe vallée do

(1) François IV d'Autriche, dit François d*Este. duc de Modène. (O. 8 )

St4 MÉMOIRES DU COMMANDANT PERSAT

I la Messénie est partagée par le Pamisos, qui arrose des i pftturagcs où paissient d'innombrables troupeaux de moui tons couverts d'une laine magnifique, des chèvres, prin- I cipale nourriture des Grecs, et des bœufs, pour le labour i seulement. Quelle fatalité de voir un aussi beau et riche I sol en proie à la rapacité bavaroise, et ce. peuple agricole, 1 qui n'est pas sans quelques vertus, livré à l'abominable f politique de la Russie et de l'Autriche, et nous Français j (car il est inutile de parler encore de notre gouvernement), I qui avons fait d'aussi grands et* généreux sacrifices pour ( les Grecs, nous qui avons chassé de la Grèce les hordes t égyptiennes, laisserons-nous achever la ruine de ces ^ malheureux Grées? Et cependant, trois cents volontaires I français suffiraient pour balayer et purger la Grèce de ces modernes vandales, ainsi que de ces lâches et cupides Phanariotes, indignes satellites dé la politique austrorusse et bavaroise.

A une portée de fusil de Bogazy est situé le village de Hassan Bâcha, où reste le cousin de ma belle-sœur; ce village est, comme celui de Bogazy, parfaitement bien situé; tous les deux sont habités par une trentaine de paisibles familles de laboureurs ou pâtres et c'est là que je me serais décidé à finir peut-être mes jours si cet infâme gouvernement d' Austro-Russes n'avait pas. pris des mesures arbitraires et bien calculées pour se débarrasser de ma présence en Grèce.

Pressé d'arriver à Modon, je partis de Bogazy le 12 août, pour aller coucher à Navarin.' Je m'arrêtai quelques heures à Nisi, où la population m'accueillit aux cris répétés mille fois de : « Vivent les Français! » Ces pauvres habitants m'accablèrent de questions; ils espéraient encore revoir les Français; je les laissai dans cette attente si désirée par tous les Grecs dé la Morée, de la Roumélie, etc. Un grand nombre d'habitants de Nisi m'offrirent une franche hospitalité et m'engagèrent à passer quelques jours parmi eux. Ils furent vivement affligés de me voir

Page 1