CHAPITRE PREMIER
passeports pour Paris. Mes compagnons de voyage se nommaient Chassin et Alexandre Fourchy : le premier avait été lieutenant au 9* hussards, le second, capitaine dans le 4* de la même arme, nommé chef d'escadrons aux Cent-Jours.
En quittant la France, nous ne pensions~pas y revenir de longtemps. Fourchy, cependant, demanda un congé do deux ans. Le duc de Feltre, l'Irlandais Clarke, alors ministre de la guerre, considéra cette demande comme une démission et la lui envoya. Chassin, mieux noté que nous, obtint un congé d'un an. Quant à moi, je demandai le traitement de réforme que l'on accordait alors pour se débarrasser des officiers en demi-solde; ce traitement me fut accordé, mais, comme il ne devait m'être payé qu'annuellement, je trouvai le moyen de le recevoir en une seule fois, en donnant soixante francs à un ancien employé de la guerre, car tout était trafic dans ces temps-là, de môme qu'aujourd'hui tout est intrigue.
Nos affaires étant terminées, nous nous rendîmes au Havre afin de nous y embarquer.
Pendant que nous attendions le départ d'un navire pour l'Amérique du Sud, nous apprîmes l'arrivée de plusieurs officiers qui revenaient justement de la Colombie; nous allâmes les voir, afin de connaître les motifs de leur retour et pour avoir des renseignements positifs sur le compte des Indépendants. Ces officiers, qui étaient porteurs de titres honorables et authentiques, nous firent un tableau peu attrayant des armées indépendantes et nous engagèrent très fort à renoncer à nos projets belliqueux. Mes amis, ainsi que moi, n'étions pas hommes à nous eiïrayer des dangers, des fatigues ni des privations, car nous y étions familiarisés par onze campagnes chacun; toutefois, il était raisonnable de réfléchir à l'avenir qui nous attendait dans un pays étranger pour nous. Mon opinion était de nous rendre d'abord aux Etats-Unis. Chassin pensait comme moi» mais Fourchy fut d'un avis contraire; il persista à se
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«8 MÉMOIRES DU GOMMANDAIfT PER8AT
rendre directement à Tlle Saint-Thomas, où la Qèvre jaune moissonnait les Européens, pour se rendre de là en Colombie. Mon malheureux ami et compatriote Chassin se laissa entraîner par Fourchy et ils partirent ensemble. Trois mois après, Chassin n'existait plus; il mourut de la fièvre jaune à la Nouvelle-Orléans, ainsi qu'un grand nombre d'officiers français. J'ai revu Fourchy et j'en parlerai plus tard.
Le départ de mes camarades et la séparation m'aiïectèrent beaucoup, car c'étaient deux solides amis; cependant je m'embarquai aussi, mais pour New- York, où j'avais la certitude de trouver le prince Joseph Napoléon qui, m'avait-on assuré à Paris, y préparait une expédition afm d'aller enlever l'Empereur de sa prison de Sainte-Hélène. J'avais arrêté mon passage sur le trois-mâts américain nommé Persia, capitaine David Leslie (1). Nous mimes à la voile le 14 juin 1817, double anniversaire de Marengo et de Friedland,et le 26 août suivant, nous étions mouillés dans la belle rade de New-York, après une traversée très orageuse.
(1) Je sip^nale ici le capitaine David Leslie pour le pire Irlandais qui puisse exister; non seulement cet. homme n*eut aurun égard pour moi dans notre
rténible traversée, mais encore il me trompa indignement. Puissé-je un our le rencontrer dans un de nos ports; je lui ferai voir que notre liberté vaut mieux que celle des Etats-Unis de rAmérique du Nord, qui ne protège que les gens comme lui.