‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 141 sur 165 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le colonel Spiros, qui m*avait très bien aceueilli à mon arrivée à Modon, me témoigna aussi ses regrets de ne pouvoir me décider à passer quelques jours avec lui. Je quittai Modon le même jour et retournai à Navarin, chargé de mes précieuses dépouilles! Le lendemain, je repris le chemin de Bogazy, rencontrant sur ma rouie et dans les villages de la Messénie des détachements de vingt-cinq à trente soldats des troupes légères. Le pauvre village de Bogazy avait aussi son contingent. Ma bellesœur, qui n'avait que le pain que je lui avais laissé, avait pour sa part trois de ces affamés. Sachant que le général Gordon était gouverneur du Péloponèse et connaissant son écriture, je demandai à l'espèce d'oflicier qui commandait ces modernes pandores de quel droit et par quel ordre il mettait à contribution ses concitoyens. Ce Grec n'aimait pas non plus les Bavarois; il me montra son ordre signé par le ministre de la guerre, nommé Schmahl, et me dit : « Soyez convaincu, monsieur le commandant, que le service qu'on exige de nous dans cette circonstance nous est très pénible, mais nous ne sommes pas payés et il faut vivre cependant. » « D'ailleurs, ajouta-t-il, le gouvernement veut inspirer la terreur dans notre pays et il n'y réussira pas, car nous ne voulons plus nous égorger entre nous, etc. » J'engageai cet officier à maintenir ses soldats, que j'avais aperçus dans les vignes, remplissant des paniers de raisin et de fruits, tout comme s'ils étaient sur un pays conquis.

. Ayant l'intention de quitter la Grèce pour n'y. plus revenir sans doute, j'engageai ma belle-sœur à venir avec moi à Léondari, afin d'y mettre ses affaires en ordre; elle me suivit, accompagnée de son mari et de notre cousin. N'ayant pas trouvé à Léondari le juge de paix qui remplit en même temps les fonctions de notaire, nous fûmes obligés d'aller à Sinano, à deux lieues de là. Sinano est un petit village situé dans la vaste et belle plaine, où existait autrefois la ville de Mégalopolis; et, à un quart

de lieue de Sinano, il ne reste de cette ancienne cité qu'une apparence de cirque, qui peut indiquer au curieux voyageur qu'il y avait là une ville florissante, une population laborieuse, riche, puissante et libre!

Le village de Sinano, quoique chef-lieu de sous-préfecture, est un des plus pauvres de TArcadie, malgré sa belle position au milieu de cette plaine féconde, qui ne demande que des bras pour la remuer et un gouvernement sage pour l'administrer; mais à Sinano, comme dans toute la Grèce, les ministres d'Othon, ses préfets, ses souspréfets, ses juges de paix, etc., ne pensent qu'à s'enrichir du travail pénible des laboureurs; aussi ces derniers n'énsemencent-ils des terres que pour nourrir seulement leurs pauvres familles, de sorte que les trois quarts de la Grèce restent sans culture. Il faut avoir vu tout cela pour croire aux exactions des employés du gouvernement grec, qui sont presque tous des Phanariotes.

Ayant mis en bon ordre les affaires de ma belle-sœur, à laquelle je laissai ma procuration, afin qu'elle pût disposer comme elle l'entendrait de toutes les propriétés de ses parents, je lui fis mes adieux, ainsi qu'à son mari et au cousin, et les engageai à vivre en bonne intelligence. Le cœur satisfait de ce que je venais de faire pour la sœur de ma femme, et l'esprit rassuré sur son avenir, je pris la route do Tripolitza où j'arrivai le 22 août. Le brave commandant Morandi me reçut comme à mon précédent passage dans cette ville. Le 23, je me rendis à Argos, en suivant la route tracée par les Bavarois; cette route est d'une distance de onze lieues environ, mais faite avec si peu de soin qu'elle ne sera plus praticable en moins de deux ans. Ces gens-là ne travaillent que pour le présent et au jour le jour, « car », doivent-ils penser, « nous ne sommes pas pour longtemps en Grèce; dépcilsons quelques ccntnincs do mille francs pour attraper quelque vingt millions do ces bons Français, et nous irons après vivre en paix en Bavière ».

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