‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 142 sur 165 · CHAPITRE X Sff · texte numérisé non relu

CHAPITRE X Sff

En quittant la France en juin 1837, j'étais, ainsi que je l'ai dit, bien déterminé à me fixer en Grèce; je connaissais ce malheureux pays, et, quoique devenu asseï philosophe, et même un peu cosmopolite par suite dé mes voyages, mon cœur me disait : « Tu regretteras la France! la France, bien entendu, de la République et de l'Empire, son fils naturel »; aussi avais-je emporté avec moi une collection de portraits et de gravures pour me rappeler ces grands et glorieux souvenirs, afin de bannir la mélancolie et les chagrins de ma future chaumière grecque.

J'avais, ainsi qu'on peut le croire, fait un choix de portraits; tous mes personnages étaient dignes de la vieille France. Armand Carrel, trop jeûne lors de ces grandes époques, n'avait pas pu y prendre une des premières places, mais il était devenu depuis grand citoyen et chef de l'élite des hommes de cœur de la France de 1830! Je plaçai son portrait à côté de celui de l'Empereur et du jeune Napoléon, de glorieuse espérance; venaient ensuite ceux de la bonne reine Hortense et de son illustre frère, Eugène de Beauharnais, ainsi que ceux de la famille impériale. De nos maréchaux, je n'avais pris que. ceux des braves et fidèles Lannes et Bessières, dont les noms, la gloire et les vertus sont restés au champ d'honneur pour survivre dans l'histoire. J'avais aussi celui du brave des braves : Ney! que j'aurais assimilé aux deux premiers sans sa conduite envers l'Empereur en 1815. Quant à sa gloire, son nom, etc., il en est de même que pour ceux do Lannes et Bessières! Je n'avais pas oublié ceux des deux honorables maréchaux Lefebvre et Moncey qu'une mort prématurée a privés l'un et l'autre d'un fils, qui, tous les deux, se seraient rendus dignes de leurs illustres pères! J'eus le regret de ne pouvoir me procurer le portrait de l'honorable maréchal Kollermann, dont le petit-fils est resté pur de toute souillure politique. Après les maréchaux que je viens de nommer, j'avais réuni dans deux grands cadres les portraits de ces hommes de dévouement et de

cœur: Duperré, notre héroïque amiral, Bertrand, d'Haut poul, Championnet, Lasalle, Joubert, Montbrun, Desaix, Sainte-Croix, Kléber, Caulaincourt, Mireur (1), Lamarque, Foy, Larrey, le plus honnête homme de la France, son ami et digne collègue en Egypte Desgenettes (2), le bon Lacépèdc, etc. Ah! pourquoi la mort a-t-elle frappé si tôt la plus grande partie de ces belles existences, pour . ne laisser à la France que des traîtres et des courtisans! J'avais aussi réuni à nos grands hommes de la vieille France les portraits des trois illustres et vertueux patriotes : Washington, Kosciuszko et Byron.

Quittant la Grèce pour n'y plus revenir probablement, et ayant déjà dépensé une partie de mes fonds, je me fis un plaisir de céder ma collection de portraits et gravures à plusieurs Français qui m'en avaient prié. Le loyal général Gordon accepta de ma part deux grands cadres dans lesquels j'avais réuni les principaux membres de la famille impériale, nos maréchaux et généraux, etc. Le général me fit grand plaisir. N'ayant plus besoin non plus de mes armes, je cédai le tout à des Grecs et à des Français.

M'étant ainsi allégé de bagages et regarni la ceinture, je retournai à Athènes, afin d'y prendre mes malles que j'y avais laissées, et le 6 septembre, je m'embarquai au Pirée pour me rendre à Kàlamaki, nouveau village situé au fond du golfe Egée sur l'isthme de Corinthe. De Kàlamaki je me rendis à Loutraki, en suivant la nouvelle route tracée par les Bavarois. Loutraki est placé à l'extrémité

(t) Le général de brigade François Mireur, né en 1770, étudiant en médecine à Moninollier. fut nomm<^ en 1790 capitaine de la garde nationale de cett<* ville, fit la can\pagne de 1792. En 1795, il reçut le titre d*adjudant général chef de brigade, fit preuve d'une audace héroïque à l'armée du Rhin, puis au passage du Tagliamcnto: général de brigade du .2 avril 1797: fit

{tarti'* do Tcxpédition d*Égyptc: périt assassiné par des Arabes à Damanhour» o 9 Juillet 1798: son nom est inscrit sur l'Arc do triomphe. (0. .S.)

(2) Desgcnr^ttes (Nicolas-René Dufriche, baron), céli^bre médecin, né en 1762. médecin en chef de l'armée d'Egypte, médecin en chef do l'hôpital du Val-do-Or(\ce, inspecteur général du service de santé des armées (180^), fit toutes les campagnes, fut fait prisonnier en Russie, assista à Waterloo, disgracié par les Bourbons, médecin en chef des Invalides en 1832. mort en 1837. (O. S.)

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du golfe de Lépante, à deux lieues de Kalkmaki. Loutinki ne possède que trob mauvaises baraques; l'ancien viUage, qui existait encore en 1821, a été détruit en entier. Je m*y embarquai le 8, et le 9, j'étais à Patras. Cette ville est la seule de la Grèce où MM. les ingénieurs bavarob aient daigné conserver les plans tracés par les nôtres; c'est pour cela que Patras en est la plus régulièrement bâtie, mais la cupidité bavaroise a détruit en partio l'ouvrage de nos ingénieurs, en vendant à des prix énormes le terrain qu'ils avaient réservé afin de donner à Patras un quai spacieux et agréable; maintenant la dernière ligne des maisons sera baignée par la mer. Ils ont, à la vérité, le projet de gagner du terrain en faisant un quai dans les eaux de la mer, mais il faudrait plus d'argent pour ces travaux-là que la vente des terrains réservés n'en a produit; ainsi, l'on peut bien croire que Patras n'aura point de quai.

Voulant visiter le pays qui me rappelait les victoires journalières de l'armée d'Italie, je m'embarquai à Patras le 14 septembre sur un des bateaux à vapeur autrichiens qui font les voyages de Trieste à Gonstahtinople, en touchant à Ancône, Corfou, Patras, Athènes, etc. Arrivé à Corfou, j'appris que le prince Pierre, fils de Lucien Napoléon (1), y était arrivé depuis pou, venant d'Angleterre, ce qui m'aurait décidé à m'arrêter quelques jour» a Corfou, mais le gouverneur anglais n.e voulut pas me permettre de débarquer. En voici les motifs : les Grecs des lies Ioniennes ont conservé d'honordbles et vifs souvenirs du séjour des troupes françaises dans leurs lies jusqu!en 1814. L'Empereur leur avait donné pour gouverneur le brave et loyal général Donzelot (2), dont le nom est encore révéré chez les Grecs, et ce n'était pus l'ignoble Hudson

(1) C'est là le fameux pYinre Pierre Bûnaparte. ft la vie si aveniureuM. qui. meurtrier de Victor Noir, lo 10 janvier 1870. rléchntnn un si violent mouvement d'opinion contre le gouvernement imp«^rial. II wt mort à Versailles le 7 avril 1881. âgé dé soixante-cinq ans. (0. S )

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Lowe et ses ivrognes d*Anglais qui pouvaient leur faire oublier non seulement le caractère généreux du général Donzelot, mais encore la fraternité et la belle conduite de nos braves soldats. Les prédécesseurs et les successeurs du bourreau Hudson Lowe ont été tous aussi cruels et aussi despotes envers les Grecs que le geôlier de Sainte- Hélène, aussi les Grecs des lies Ioniennes sont-ils las du gouvernement anglais, qu'ils détestent, mais qu'ils sont forcés do subir à cause des forces imposantes que les Anglais maintiennent dans ces îles.

L'arrivée du prince Pierre Napoléon fut annoncée à Corfou par des acclamations du peuple grec qui fit retentir les cris de : « Vive Napoléon! Vivent les Français! » De toutes parts, les Grecs accouraient pour saluer et fêter le neveu du grand Empereur, au point que le gouverneur anglais, effrayé de cette manifes>tation générale, fit appeler le Prince pour lui signifier que si les Grecs continuaient à vociférer les cris de : « Vive Napoléon! » il le ferait arrêter et reconduire en Angleterre. Le prince, acclimaté au beau ciel de l'Italie, ne se souciait pas du tout de retourner vers les rivés nuageuses et carbonisées de la Tamise. 11 pria les chefs grecs de faire connaître au peuple de Corfou les menaces du gouverneur anglais. Dès lors, les Grecs concentrèrent leurs affections et leurs souvenirs dans un silence forcé. Ne pouvant pas débarquer, je fis prévenir le Prince qu'un ancien capitaine de l'Empereur désirait le saluer; il eut la bonté de venir sur le quai, et par des paroles touchantes et pleines d'affection, me remercia de mon fidèle dévouement à sa famille et me témoigna ses vifs regrets de ne pouvoir me serrer la main. « Combien je suis heureux, me dit le prince, lorsque l'ai le bonheur de rencontrer un vieux soldat de l'Empire; tâchez donc de revenir ici, mon cher capitaine, vous me ferez grand plaisir. » Je fis observer au prince que ma présence à Corfou pourrait nous compromettre tous les deux, ce qu'il sentit lui-même; de sorte que nous nous fîmes nos adieux jusqu'au revoir.

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