CHAPITRE X SIS
Le prince Pierre est d'une taille ordinaire» maia d*un physique robuste; son regard est plein de feu; tout annonce chez lui une âme bien trempée;' son combat contre vingt gendarmes du pape (1) prouve ce qu'il serait capable de faire contre les ennemis de la France. Il ne serait pas resté, j'en suis certain, à Tabri des boulets arabes à Constantine; il aurait suivi le brave colonel Combes à l'assaut de cette place. Nous levâmes l'ancre dans la soirée du 15 septembre pour continuer notre route sur Ancône.
Les officiers du bateau autrichien m'avaient fait un éloge si pompeux de M. le duc de Bordeaux que je me serais décidé à pousser mon voyage jusqu'à Trieste, pour aller ensuite visiter ce jeune prince (2), mais craignant de me trouver à court d'argent, j'abandonnai ce projet. A entendre les officiers autrichiens et quelques voyageurs de Trieste, le duc de Bordeaux était digne du respect et de l'admiration de toutes les pefôonncs qui rapprochaient; ces messieurs m'avaient assuré que le prince accueillait avec aménité tous les Français qui demandaient à lui être présentés, quelles que fussent leur opinions. Je n'avais servi sous là branche ntnéc que lors de la campagne d'Afrique en 1830, et mes lecteurs ont dû se convaincre que je n'avais pas eu beaucoup i\ me louer de leurs deux gouvernements. Néanmoins, j'avais moins de griefs à reprocher à la branche atnée qu'à la branche cadette. D'ailleurs, les malheurs du jeune duc de Bordeaux avaient de si grands rapprochements avec ceux du fils de l'Empereur que je me sentais de rattendrissement pour lui.
(1) Suspect de «carbonarisme #, attiré en 1836 dans un |iruot-aponft, frappé par des soires, Pierre Bonaparte se défendit comme un. lion, fut saisi» Jeté dans une prison de Rome, et n*en sortit que le 7 février 1837. oprés près de dix mois de captivité. It repas!«a alors en Amérique où il B*omliarqua en février 1838 pour l'archipel Ionien. Il s'y installa provisoin^ment dans un cottage non loin de Corfou. A la suite d'une attaque de l>rif;ands albanais, couragcuspm«^nt rcDOUssée par lui dans une chasse, il fiit invilé par le gouvernour à quitter l'Ile, au nom do son salut personnel et do la tranquillité publique, et se rendit de là à Malte, puis par l'Espar^no cl l'Angleterre au I.UNemboun;. (O. S.)
(2) A Goritz. (O. S.)
Ah! jeune et intéressante victime d'un insensé absolutiisme, je fais des vœux pour que vous soyez plus heureux que le fils du grand Napoléon! Evitez surtout Tanévrisme du cœur qui a tué et le père et le fils; pour cela, entourezvous d'amis fidèles et dévoués comme Lavilate.
La digression dans laquelle je me suis laissé entraîner ne me fera pas passer pour être à la fois napoléoniste, républicain et légitimiste, car je n'ai pas fait mystère de mon opinion et de mes aflections politiques; cependant, bien convaincu, d'après tout ce qui s'est fait en Franco depuis 1830 jusqu'à ce jour, que les Français n'auraient rien à regretter au cas éventuel où le gouvernement des barricades viendrait à être remplacé par l'un des trois partis que j'ai déjà cités, je déclare que je n'hésiterais pas un seul instant à le servir sans restriction.
Favorisés par une belle mer, nous arrivâmes à Ancône le 18 septembre; je fus immédiatement encagé au lazaret étroit de cette ville pour vingt-huit ennuyeuses journées, quel supplice!
J'écrivis au général Gazan- (1), commandant les troupes françaises à Ancône (2), pour le prier de faire abréger ma quarantaine; ce brave officier eut la bonté de venir me voir au lazaret, et en m'offrant ses généreux services, il me promit d'écrire à Rome, afin d'obtenir une diminution de prison sanitaire. Le capitaine Thérasson, aide de camp du
(1) Le lieutenant fir^néral Marie Joseph Gazan, né à Antibes (Var). 23 mai 1785; élôve à l'ér^ole de Fontainebleau. 8 janvier 180%: était chef de batnillon, aide-de-camp du général Vial en 1814; mis en demi-solde; Iieu« tenant de roi aux lies Sainte-Marguerite, 10 janvier 1816, puis adjudant déplace à Paris jusqu*en 1830; avait été. nommé colonel le 27 décembre 1829: chef d*état-major de la l'^ division militaire (Paris); maréchal de camp du 31 décembre 1835; commandant à Ancône du 3 novembre 1836 jusqu'au f janvier 1837; lieutenant-général, le 20 avril 1845; directeur du personnel au mini<(tère de la guerre; retraité le 8 juin 1848 ; décédé à Paris le 12 juin 1849. (G. S.)
(2) Ancône a été occupée parles troupes françaises du 23 février 1832 au 3 dt'oembre 183S. Cette ville fut occupée en 1832- pour conlre-balanccr la pr<^Rcnce des troupes autrichiennes dans les états pon.tiflcaux. I^e corps d'occupation de quinze cents Français fut amené sur une flotte composée du vaisseau ie Sitffren* des fn^fi^atcs VArtémise et la Victoire provenant d*AI}rer et en dernier lieu dd Toulon. (G. S.)