CHAPITRE X 84S
été fortifiée par les Français, et, sans être une forte place de guerre, elle pouvait cependant arrêter un corps ennemi pendant quelque temps. Asti est situé sur la rive gauche du Tanaro; les campagnes d'Alexandrie à Turin sont très variées et préférables, au coup d*œil,à celles de la marche d*Ancône, de la Romagnc, etc.
Les Piémontais .m'ont paru être plus laborieux et plus gais que les Italiens des pays que je venais de parcourir; cela tient d'abord à la difTércnce des climats, et plus encore, aux systèmes des gouvernements; il n'y a point de Charte Vérité en Piémont et l'on y est cependant tout aussi libre qu'en France. Ensuite, un avantage qu'ont les Piémontais, c'est que leur souverain ne se laisse pas influencer par la police autrichienne. On ne voit pas d'habits blancs en Piémont, comme dans tout le reste de l'Italie; toutes les troupes y sont nationales et elles y sont très belles et parfaitement tenues; le Roi (1) en est le premier soldat; il ne craint pas, lui, de faire manœuvrer ses troupes et de leur faire faire l'exercice à feu en face de sa propre personne; c'est ce dont j'ai été témoin oculaire à Turin. Je no sache pas que notre Roi-citoyen se soit jamais exposé ainsi devant le front de nos bataillons; c'est pourtant ce que fait le Roi du Piémont tous les jeudis de chaque semaine.
J'arrivai à Turin le 25; cette ville est la plus régulièrement bâtie de toutes celles do l'Italie que j'ai visitées dans mon voyage. Le Champ de Mars est sans contredit le plus beau que j'ai vu; c'est là que le Roi va exercer ses troupes, qu'il commande lui-même avec beaucoup d'assurance; c'est un roi-soldat, qui fera peut-être son chemin en temps et lieu.
Au milieu de la place d'Armes est situé le palais de la reine douairière (2); il est probable que le Roi fera raser cette masure à la mort de sa mère, afin de démasquer celui qu'il occupe, qui n'est pas non plus une merveille; la place y gagnerait beaucoup aussi.
(1) Le roi Charles Albert (0. S.)
(2) Marie Cliristine de 8àxe.'(0. S.)
Ayant sur le cœur mon expulsion de Lombardie, je me présentai chez M. de Rumigny, notre ambassadeur à Turin. Ce diplomate, qui avait laissé de très honorables souvenirs en Suisse> m'accueillit très bien; il ne se borna pas dans ses aiïablés procédés à mon égard à me promettre une satisfaction à ma réclamation, il eut même la politesse de m'inviter à déjeuner pour le lendemain; je me rendis à son aimable invitation; Mme de Rumigny, digne fille du loyal et infortuné maréchal Moncey, me fit aussi l'accueil le plus bienveillant. M. de Rumigny avait vu M. l'ambassadeur autrichien près la cour du Piémont; ce diplomate, en lui témoignant son vif mécontentement au sujet de la conduite du commissaire impérial de Carossa, ' l'avait invité à viser mon passeport pour Milan, afin de le viser lui-même, mais comme mes fonds avaient baissé et que le Mont-Cenis commençait à se couvrir de neige, je préférai continuer mon voyage du côté de la France. En conséquence, je quittai Turin le 27 octobre pour me rendre à Chambéry. Nous finies halte à Avigliana et allâmes coucher à Suse, où se termine de ce côté-là l'immense bosquet de la magnifique et voluptueuse > Italie. Adieu, pays des anciens maîtres du monde; puissent tes enfants 80 convaincre bientôt de leurs forces et écraser pour la dernière fois les tyrans qui les oppriment en tremblant!
Le 28, au point du jour, nous laissâmes Suse, et à onze heures du matin, nous étions sur l'un. des sommets du Mont-Cenis, sur lequel nous trouvâmes deux pieds de neige. Quel contraste de la nature! Cependant, cette nature, si effroyable qu'elle soit, on est bien satisfiait de l'avoir vue. C'eût été pour moi une tout autre satisfaction si j'avais passé le Mont-Cenis à la tête d'une nouvelle avantgarde française, mais pour cela^ il nous aurait fallu un Bonaparte!
La nouvelle roufe qui coupe le Mont-Cenis en zigzags fait autant d'honneur au Roi du Piémont qu'à ses ingé-