CHAPITRE X . S
nieurs; le premier n*a pas ménagé ses écus (1), les seconds y ont employé tout leur génie. Il est vrai de dire que ces ingénieurs avaient été précédés par nos ingénieurs français, mais, soit qu'ib aient eu plus de temps à eux ou plus d'argent à leur disposition, leur route est bien mcilleuro que n'était celle des Français; maintenant, le philosophe et curieux voyageur peut passer le Mont-Cenis dans sa calèche ou dans une bonne diligence et Tinsntiable marchand dans sa charrette sans craindre les voleurs, car lo roi du Piémont, dans sa sollicitude, a fait construire des maisons solides d'un mi;le à l'autre, qui sont occupées par des cantonniers, lesquels sont obligés de donner asile et assistance aux voyageurs qui réclameraient leur secours. Il est surprenant que M. Jules Janin, l'un des rédacteurs et voyageurs du Journal des Débats, soit resté presque muet sur son passage. du Mont-Cenis. Il m'est permis de croiro que M. Jules Janin, enveloppé soigneusement dans son manteau, dans un des coins de la diligence, n'aura pas mis le nez à la portière, car dans sa longue lettre du 5 juin dernier, datée de Turin, et adressée au Journal des Débats, il ne dit pas un mot du lac majestueux qui, du côté de la France, laisse sortir de ses flancs généreux une masse imposante de ses eaux qui crée l'Isère et, pour le Piémont, des cascades d'eau dignes d'être citées, qui forment la Doire. N'y avait-il pas dans ces deux sujets de quoi fairo un bel article? et M. Jules Janin s'est borné à nous parler des frêles cabanes qui sont cependant solidement construites en pierre et couvertes de même, de l'auberge sans fenêtres, quoi qu'il y en ait quatre de très logeables et où l'on vit bien, et enfin, de ce couvent muet et fermé et du corps de garde placé là, comme un enfant perdu de la gloire. Ah! M. Janin, croyez-moi, pour vous instruire sur les beautés
(l)'Si les Alpes étaient restées françaises. Je suis tonvairtcii que notre Roi-citoyen n*aurait pas semé aussi avantageusement nos écus, rar sa rovale sollicitude ne s*étend pas sur nos grandes routes; elle se borne aux barrières de Paris.
et les caprices de la nature, voyagez la canne à la main, en vrai philosophe; c'est le moyen de bien observer les hommes et les choses; alors, vous pourrez parler avec plus d'assurance; vos lecteurs y gagneront et vous aussi.
Nous avions mis sept heures pour monter de Suse à l'Hospice. Nous en mimes autant pour descendre jusqu'à Modane, car la route était déjà Couverte de trois pieds de neige dans plusieurs passages. Le 29> nous allâmes passer la nuit à Saint- Jcan^de-Maurienne et le 30 à Chambéry.
Chambéry, chef-lieu de la Savoie est une assez jolie petite ville; les habitants» quoique moins surcharges d'impôts que les Français, n'en regrettent pas moins la nationalité française. Le foi du Piémont y a un pied-à-tcrre, c'est-à-dire un petit palais. Le collège de cette ville est régi par des jésuites plus libéraux que nos professeurs royaux. J'ai été réellement surpris de l'enseignement en général de ces pères de la foi, au point que je n'aurais pas hésité à leur confier mon fils, si cette barbare Providence ne me l'avait pas ravi si prématurément!
Dans mes précédents voyages dans le midi de la France, j'étais toujours parti avec le désir de voir la bonne ville de Grenoble de l'Empire, et toujours quelque contrariété m'en avait empêché; aussi, malgré l'épuisement de ma pauvre ceinture, je me décidai à sacrifier mes derniers napoléons afin d'aller voir et toucher les portes que les braves Grenoblois apportèrent à l'Empereur en 1815 (1). J'y arrivai le 1" novembre. Grenoble a l'inconvénient de toutes les places de guerre, généralement; ses rues sont étroites et irrégulières; la ville est pour ainsi dire étouiïéo entre ses remparts, mais un vieux soldat de l'Empire, dont le cœur bat toujours à ces grands souvenirs, se trouve lioureux dans la modeste Grenoble, lorsqu'il pense qu'il est au milieu de la population la plus brave, la plus généreuse et la plus patriote de toute là France. Oui, vaillants
(1) Le 7 mars. (O. 80