CHAPITRE II tt
les bienfaits qu'il a reçus du frère de TEmpereur, car» depuis nos trois fatales journées, Tambition, Tégoismeet l'ingratitude ont remplacé le dévouement à la cause publique; la générosité et la reconnaissance sont rayées du dictionnaire de nos hommes d'Etat.
J'étais à New-York depuis près d'un mois lorsque je fis la rencontre de plusieurs officiers de la marine colombienne; ces messieurs me donnèrent l'adresse de leur vice-amiral que j'allai voir; il portait le nom de Villaret. Les propositions que me fit ce vice-amiral me séduisirent, car il m'avait promis le commandement d'un régiment de lanciers, que j'acceptai, pour la raison que je ne me sentais pas une grande vocation pour les aiïaires de commerce, dans lesquelles le prince Joseph m'avait engagé à entrer. Sous ses auspices et en cas de nécessité, j'avais à cet effet écrit à un ancien frère d'armes qui venait d'arriver à Philadelphie. Cet ami se nommait Latapie et avait été lieutenant dans le 9* hussards.
Ayant communiqué au prince ma résolution d'aller prendre du service en Colombie, il eut encore la bienveillance de faire tous ses efforts pour tne dégoûter de ce projet aventureux; mais mon parti était pris. Je m'embarquai le 22 septembre sur le brick V Américain libre, vaisseau amiral de M. Villaret.
U Américain libre était un fin voilier; aussi en quelques heures fûtnes-nous éloignés de la superbe rade de New- York. Nous étions partis par un temps magnifique et un vent favorable, mais ils ne furent pas de longue durée. Nous étions à l'équinoxo qui se fait rudement sentir sur les côtes de l'Amérique, et particulièrement dans le golfe du Mexique; le 23, les vents passèrent subitement au Sud-Est; le ciel se couvrit de nuages noirs et épais, et la mer, qui nous représentait quelques minutes avant l'imago d'une immense glace unie, ne fut bientôt à nos yeux inquiets qu'un gouffre effroyable dans lequel des montagnes d'eau allaient nous engloutir! Nous avions fort heureuse-
S^ MÉMOIRES DtT COMMANDANT PER8AT
ment un capitaine solide et expérimenté qui passait pour un loup de mer. Ce capitaine se nommait Gaze (de Bordeaux), mais il n'était connu que sous le nom de Bernard. Cet homme, qui n'avait tout au plus que quatre pieds sept à huit pouces de hauteur, nous parut de la grandeur d'un géant pendant le plus fort de la tempête. Ah! quel métier que celui de marin! Il faut être deux fois homme pour braver les fatigues et les dangers que Ton éprouve en mer. Hoiite à nos députés qui proposeront des économies au détriment de nos hraves marins, à Texception toutefois des amiraux et ofTiciers de tous grades qui restent dans nos ports ou qui flânent dans les salons de la cour ou du ministère de la marine; à ceux-^Ià, demi-solde! Ma traversée du Havre à New-York n'avait pas été fort encourageante pour un novice de mer comme moi; cependant, je me croyais déjà homme à braver les tempêtes' et le mal de mer; j'avais fait rire le capitaine Bernard eh lui racontant les dangers que nous avions courus dans nia première traversée. « Vous n'avez encore vu que des roses de mer, me dit-il avec un sang-froid glacial; préparez-vous à danser la Carmagnole, car voilà la musique qui commence. »
En eiïet, une brise dite carabinée en terme de marine faisait sifller sur des tons variés les mille poulies de V Américain libre, avec accompagnement des mugissements d'une mer en furie. Telle était cette furie de la tempête qu'elle nous faisait passer et repasser de tribord à bâbord. Il faut ajouter à cette infernale musique les commandements précipités à l'aide du porte-voix de : « Serre et amène les perroquets, les huniers, etc., etc. » « Les canons à la cale. » « Ferme les écoutilles. » « Les prélarts partout, » etc., etc. Enfin, eh moins d'une demi-heure, V Américain libre avait toute l'apparence d'un ponton sur lequel étaient cramponnés dans les bastingages deux cent cinquante individus noirs ou blancs (1) dont une partie faisait triste figure.
0)Tous les équipages des navires de guerro colombiens étaient corn*