CHAPITRE II SI
J'étais de ce nombre et je Tavoue sans honte; depuis, je me suis familiarisé avec les tempêtes, ainsi que mes lecteurs le verront par la suite. L'intrépide capitaine Bernard était d'un caractère facétieux. Me voyant blotti contre les bastingages, il vint à moi et me dit en riant : « Eh bien! vieux lancier, je vous avais bien dit que vous n'aviez vu que. des roses! Avouez que vous étiez plus à votre aise à léna, à Friedland, à la Moskowa, et même sur le pont de la Bérésina! » Ces railleries, quoique amicales, me remuèrent la bile bien plus encore que le roulis et le tangage qui nous secouaient horriblement. Je répondis à Bernard que sur le pont de son navire je ne craignais pas plus les lames de la mer que je n'avais redouté les boulets russes sur le pont de la Bérésina, etc. « Bien, dit-il; en ce cas, un verre de cognac; cela fortifie le cœur! » L'équipage venait de recevoir double ration d'eau-de-vie, et il l'avait bien gagnée, assurément. Bernard entonna la Marseillaise et nous fîmes chorus, narguant ainsi et les vents et les flots.
Après être restés huit jours entre la vie et la mort, nous découvrîmes un navire à qui nous fîmes le signal de détresse, qui fut aperçu, fort heureusement, car nous allions nous jeter sur un banc do sable qui barre l'entrée de la baie de Charlestown, de laquelle nous n'étions qu'à deux ' lieues sans nous en douter. La mer et le vent s'étaient un peu calmés, et avec le secours de ce navire, nous jetâmes l'ancre à l'entrée de là grande baie, le 2 octobre. Notre mât de beaupré avait été brisé par un coup de mer; le navire faisait eau de toutes parts et l'équipage était exjlénué de fatigue et de privations; ces considérations majeures forcèrent le vice-amiral Villaret, ainsi que Bernard, à faire remorquer V Américain libre jusque dans la rade de Charlestown, ce qui contrariait infiniment ces messieurs
Îosés de marina français, anglais, américains, italiens, etc. Les volontaires taient généralement des noirs et hommes de couleur des AnUUes, particulièrement de Saint-Domingue.
qui craignaient une désertion des volontaires recrutés à New-York, ce qui eut lieu en partie.
Charlcstown, capitale de la Caroline du Sud, n'était qu'une bourgade, comparativement à New- York; elle était à cette époque décimée par la fièvre jaune, ce qui ne nous empêcha pas d'y débarquer, car nous étions tous sur les dents, c'est-à-dire à demi-morts. Le vice-amiral lui-même, qui avait fait son long cours sur la Garonne (d'après tout ce que j'ai pu apprendre sur cet homme mystérieux), avait besoin de repos tout autant que moi, qui n'étais qu'à une seconde campagne de mer.
Si la seconde Chambre introuvable, pire que celle de 1815, n'avait pas eu la lâcheté de voter les fameux vingt-cinq millions (1), la guerre aurait peut-être éclaté entre la France et les Etats-Unis. Dans cette hypothèse, j'aurais demandé à notre gouvernement l'autorisation d'aller lever un corps de mille braves Haïtiens (qui se seraient certainement souvenus de moi). Avec de pareils hommes, qui détestent les Américains, et un drapeau noir sur lequel j'aurais fait écrire : « Fièvre jaune », j'étais certain do refouler l'armée et la population blanche des Etats-Unis, jusqu'aux frontières du Canada.
Ces gens -là ont si grande frayeur de cette épidémie, que nous trouvâmes la ville de Charlestown presque déserte. Toutefois, les Français étaient restés, entre autres le citoyen Picault, qui tenait un hôtel où nous allâmes loger. Le mal de mer ne peut se comparer à aucun autre; mais, avec un bon tempérament, on en est guéri aussitôt qu'on a débarqué; aussi aviqns-nous commandé au citoyen Picault un dîner tout monarchique, c'est-à-dire fin, copieux et agrémenté de bon vin. Nous fûmes servis à souhait. On peut croire que nous avions bon appétit après la diète que nous venions de subir... Nous dévorions, et les bouteilles de bordeaux disparaissaient à peine dé-
(1) V. la note .1 de U p. 29. (0. S.)