CHAPITRE II SI
bouchées. On prit haleine au dessert; le Champagne rem* plaçait le bordeaux et le madère; les toasts commencèrent : « A la santé de l'Empereur! » s*écria le brave capitaine Bernard d'une voix retentissante. A ce toast, Français» Anglais, Américains, Italiens, noirs et mulfitres, etc., i|e levèrent spontanément et répétèrent ce toast européen. Un seul parmi nous était resté assis et avait fait entendre d'une voix aussi grêle que son corps ces mots : « Je ne bois pas à la santé des tyrans! » C'était le citoyen Picault, que nous avions invité à dîner avec nous. Le malheureux avait à peine achevé sa malencontreuse observation qu'il fut saisi à la gorge par le capitaine Bernard qui voulait le démfiter et le couler à pic, ce qui serait arrivé, si je ne lui avais arraché des mains le tremblant et agonisant Picault, car Bernard lui avait si violemment serré la gorge qu'il en avait perdu connaissance. « Grôdin, lui dit le capitaine, apprends que j'ai servi la République mieux que toi; mais j'ai servi aussi l'Empereur, et, en tous lieux et en tous temps, je ne souffrirai jamais que l'on insulte ni l'une ni l'autre!» Nous avions avec nous un ancien ministre de la Colombie, nommé Jean Gual, homme de talent et loyal patriote. Bernard l'avait connu en Colombie, et comme il avait pour lui un certain respect, il se rendit à ses conciliantes obser^ vations; la paix et l'harmonie furent donc rétablies.
Il est bon de dire ici, en passant, que le citoyen Picault avait été, à ce qu'il parait, un des furibonds révolutionnaires de 93, et, qu'après avoir coopéré à envoyer quelqu&« nobles têtes sur le sanglant échafaud, il avait été obligé de fuir la France pour ne pas y porter la sienne. Le capitaine Bernard avait été républicain aussi, mais il n'avait servi la République qu'en combattant bra\oment les Anglais qu'il détestait. Bernard avait servi sous les ordres de notre unique amiral Duperré; il était aussi au combat mémorable du Vengeur, etc. Si Bernard fût resté au service de la France, il serait devenu une célébrité dans notre marine nationale.
tt MÉMOIRES DU COMMANDANT PER8AT
Parmi les Français restés à Charlestown, je me fab un plaisir et un devoir de citer M. L'Herminier, médecin, chimiste et botaniste d'une grande célébrité, non seulement dans les colonies françaises, mais encore aux Etats-Unis. M. L'Herminier avait été proscrit de la Guadeloupe pour avoir participé au rétablissement des couleurs nationales en 1815 et pour s'être opposé énergiquement à Toccupation de la colonie parles troupes anglaises auxquelles les royalistes voulaient la livrer. Tels étaient les crimes de ce vertueux et honorable citoyen. M. L'Herminier était venu s'établir à Charlestown où il professait avec succès toutes les hautes sciences. Cet illustre Français a été amnistié en 1818 à la demande générale de tous les colons de la Guadeloupe, sans exception de parti. Tous le virent revenir intègre et consciencieux comme il était parti. J'ai appris plus tard qu'il avait été vivement regretté par les habitants de la Caroline et des Etats voisins; cela ne m'a pas étonné; des hommes comme M. L'Herminier sont si rares aujourd'hui! Je le remercie de nouveau ici de l'accueil généreux que j'ai reçu de lui en 1817 et de ses sages conseils dans l'intérêt de ma santé; je les ai suivis et m'en suis bien trouvé. Puisse-t-il exister encore et être parfaitement heureux!
Pendant notre séjour & Charlestown, nous y apprîmes qu'un Français nommé Aury s'était emparé de l'Ue d'Amélia, sûr la côte de la Floride orientale, et qu'il y avait proclamé la République des deux Florides. Le vice-amiral Villaret, le ministre Gual et Bernard connaissaient Aury; ils se décidèrent à aller trouver le nouveau président, car Aury s'était proclamé de suite président de la nouvelle République; c'était, je crois, la huitième alors de toutes les possessions espagnoles en Amérique et aujourd'hui il parait qu'il y en a une vingtaine au moins.
Le vice-amiral me proposa de le suivre, ce que j'acceptai, d'autant plus que je préférais me trouver avec des Français qu'avec des Espagnols, qui sont d'ordinaire méfiants, jaloux et même ingrats envers les étrangers.