‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 19 sur 165 · CHAPITRE II S · texte numérisé non relu

CHAPITRE II S

On ne s'accoutume pas aussi aisément aux fatigues et aux privations de la mer qu'à celles d'une armée de terre en campagne. Je ne parle pas des dangers, car ils sont les mêmes en tous lieux» et l'homme de cœur ne les redoute nulle part lorsqu'il n'a rien à se reprocher. J'avais bien souffert pendant la durée de notre dernière tempête; toutefois, je me rembarquai aussi joyeux qu'un vieux marin après trois mois de terre. D'ailleurs, Bernard m'avait assuré que nous ne pouvions pas en éprouver de plus violentes, à l'exception, m'avait-il dit avec sang-froid, de couler bas ou de nous briser sur la côte. Nous mimes à la voile le 10 octobre avec une petite brise de terre; là mer était unie comme une glace. Nous pûmes ainsi longer les côtes de la Caroline, de la Géorgie, etc., jusqu'à l'Ile d'Amélia où. nous mouillâmes le 15.

Le président et généralissime des armées de terre et de mer de la République des deuxFlorides nous reçut avec un enthousiasme particulier, et j'en ferai connaître les motifs, car, ayant le désir d'être précis, je ne peux résister à celui de signaler ici le despotisme et l'ambition du gouvernement des Etats-Unis de l'Amérique du Nord, fils bâtard du gouvernement anglais, mais son digne héritier pour prendre et garder. Un aventurier irlandais ou écossais, Mac Grcgor, fugitif de la Colombie où il avait fait ses premières armes (1), était venu s'emparer de l'Ile d'Amélia avec environ deux cents de ses compatriotes mêlés à des Américains. Il est probable que Mac Gregor fut appelé & l'Ile d'Amélia par des agents des Etats-Unis, car, après avoir proclamé l'indépendance des deux Florides, il abandonna Amélie, en y laissant un gouverneur civil américain venant directement de Washington.

L'amiral Aury arrivait précisément devant Amélia au

(t) L'Ecossais Mac Gregor, combattant à la tôte de six cents hommes déterminés pour la cause de Bolivar et de la République de Venezuela A peine proclamée, est cité à la date de mars 1816 à la p. 100 de VHiitoire d« r Amérique du Sud, d*Alfr. Debsble, Paris, 1897. (O. S.)

sa MÉMOIRES DU COMMANDANT PERSAT

moment où Mac Gregor en sortait. Aury le fit venir à bord de son brick k Congrès et lui demanda impérieusement quels étaient les motifs qui l'avaient forcé à quitter Amélia. Mac Gregor, interpellé ainsi, balbutia et répondit qu'il en avait été chassé par les Américains. Alors Aury lui dit : « Eh bien! puisqu'il en est ainsi, venez avec moi et nous chasserons à leur tour messieurs les Américains. » Mac Gregor (1) s'y refusa parce qu'il avait reçu une forte somme d'argent du gouvernement de ceux-ci. Aury, ayant embossé son escadre qui se composait de cinq corsaires, bricks ou goélettes bien armés avec des équipages composés d'hommes vigoureux, envoya un parlementaire au gouverneur américain pour lui signifier d'évacuer de suite le blockhaus et de reconnaître son gouvernement, sinon qu'il le ferait mitrailler ainsi que ses Américains, etc. Le gouverneur américain était un trembleur. Il pouvait très bien se défendre en attendant des secours du gouverne* ment des Etats-Unis qui tenait campé un corps de huit cents hommes de troupes de ligne à Sainte-Marie, petite ville de la Géorgie, à onze milles seulement d' Amélia, mais il préféra capituler en attendant mieux. Les Américains rendirent le blockhaus (2) et reconnurent Aury pour président.

J'ai dit que nous avions été reçus avec joie par Aury, ainsi que par son parti composé de Français, d'Italiens et de Créoles de toutes les lies, car notre renfort les sauva d'un massacre certain par la raison que le parti français

(1) n y avait, à Londres, un Napolitain nommé Macéroni qui se disait envoyé extraordinaire de Bolivar et son chargé de pouvoirs; il vendait des brevets en beau parchemin imprimé pour les grades de général, colonel, etc., etc., à tous ceux qui lui en demandaient; il vendait aussi des croix de l'ordre du Libérateur. Mac Oregor était sans doute un général de la fabrique de l'ingénieux Macéroni.

(2) C'était une redoute do campagne bien palissadéé et armée de vingt canons montés de tous calibres. Amélia est une [)ctite ville en bois; elle avait été entourée. de murailles en mauvaises bâtisses par les Espagnols, mais celles-ci n'existaient plus à notre arrivée. L'Ile d'Amélia est presque tout aride; il n'y avait d'autres habitants que ceux de la ville même, encore Tavaient-ils prudemment quittée, à l'exception d'une douzaine de familles créoles, espagnoles et françaises;

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