CHAPITRE II St
avait considérablement diminué depuis la prise de possession d'Amélia. Les flibustiers étaient des hommes d'un courage sans pareil» mais c'était là toute leur vertu; il n'y avait pas de part de prise à recevoir à Amélia; c'est pour ce motif que la plupart des partisans d'Aury avaient abandonné la République et son président pour aller courir la mer. Il n'en fut pas de même du côté du parti américain; il était renforcé tous les jours, vu la proximité de Sainte- Marie, où Aury m'avait envoyé afin de reconnaître les forces et les dispositions des troupes américaines. Ces troupes avaient fait partie de l'armée du fameux Jackson (1) qui, récomment, venait de faire égorger en grande partie la tribu indienne des Crceks (2).
Pendant mon séjour à Sainte-Marie, j'eus le plaisir de faire la connaissance de MM. Audinet, Desclaux, Lcchartier et de la famille Boisseau. Tous ces aimables Français m'accueillirent très bien.
Avant notre arrivée à Amélia, il y aVàit eu souvent des rixes entre le parti français et le parti américain. Ce dernier, plus nombreux que le nôtre, faisait le rodomont; mais il changea de ton et de manières lorsqu'il vit débarquer de V Américain libre deux cents hommes armés jusqu'aux dents et surtout bien disposés à combattre. Nous avions perdu bien des volontaires à Charlestown, mais nous les avions remplacés par des Français et Créoles. Le président de notre établissement, Aury, m'avait nommé major général de l'armée; j'avais accepté, car, sans vanité, j'étais le plus capable, certainement, de remplir cet emploi, par la raison que tous nos officiers n'avaient été que sergents
(1) Andrew Jackson, Irlandais d*ori(rine, nô en 1767 dans la Carolin» du Sud, major général dans la guerre contre les An((lais en 1812, conquérant de la Floride sur l'Espagne; vainqueur le 8 Janvier 1815 dans la bataille pe la Nouvelle-Orléans qui mit fln à la guerre avec les Anglais, exterminateur des Indiens oui menaçaient le territoire de l'Union, président dos Etats-Unis en 1829, réélu en 1833, obtint de la monarchie de Juillet la fameuse indemnité de vingt-cinq millions, fut par excellence c l'homme du peuple », mourut en 1845. (O. S.)
(1) Creeks oiî Criks, indiens de l'Alabama et de la Oéorgie, Jadis puissants, en grande partie détruits par les Américains, surtout de 1835 à 1839. (0. S.)
OU caporaux dans l'ancienne armée» à rexcepiion d'un marquis italien, nommé Razeli, qui avait été sous4ieutenant dans le 23* chasseurs, et de quelques autres Italiens dont j'ai oublié les noms.
Dans ma position, j'étais forcé d'aller rendre visite à notre gouverneur civil qui était Américain. Dans nos entretiens^ sa conversation roulait toujours sur la nécessité de réclamer la protection du gouvernement américain. « Votre grade, me dit-il, n'est que fictif, tandis que si le pays passait sous la protection des Etats-Unis, vous seriez reconnu régulièrement, etc. » D'un autre côté, le gouverneur promettait à Aury le titre de commodore, premier grade dans la marine des Etats-Unis, mais ni Aury ni moi no prctiotis l'oreille aux fallacieuses et belles offres de monsieur le gouverneur. Enfin, le gouvernement des Etats-Unis, voyant qu'il n'y avait rien à espérer de ce côté-là, donna l'ordre au gouverneur civil d'en finir avec nous (1).
Le parti américain avait pris ses dispositions pour le 16 novembre; les cantines étaient remplies de ses ivrognes qui y prenaient du courage en vidant des tonneaux de whiskey, eau-de-vie du pays, que le commandant de Sainte-Marie leur avait envoyés. De notre côté, nous étions parés pour le combat. J'avais réuni nos braves à qui j'adressai une courte mais énergique allocution, à laquelle ils répondirent tous par les cris de : « Vive la France! mort aux Américains! » Ceux-ci avaient deux pièces de canon de gros calibre qu'ils traînaient vers la place d'armes afin d'abattre les portes du blockhaus dont j'avais la garde. J'avais formé trois colonnes et laissé un fort piquet à l'hôtel du gouvernement où était le président;
(1) II est clair comme le Jour que le gouvernement américain avait depuis longtemps l'intention de s*emparer des deux Florides; et, sMl a hésité si longtemps, ce n'était que dans la crainte mal fondée que les gouvernements français et anglais prissent le parti de l'Espagne. La suite a prouvé le contraire, car CCS deux gouvernements ont laissé faire... pauvre Espagnol
Les Florides furent annexées aux Etats-Unis en 1820. (G. S.)
«APITBB II SI
àUeaae était faite de tirer on C019 de f «il; la batomiette feuk devait noot dâmmaatr des Amérieain*. Au signal donné (la Mmnettlaite qoa je fis entendre sur un cor de chasse) nos edonnes se précipitèrent avec vne tdle audace sur les Américains que ceux-ci prirent la fuite sans déchai|[er leurs deux canons ni même leurs fusib. Qudques-nns de leurs traînards, presque ivres de whiskey. furent blessés asses dangereusement, tandis que nous n'eûmes aucune perte à dépkver.
L'arrogance des Américains et leur trahison nous avaient exaspérés. Déjà nos vingt canons étaient pmntés sur les maisons en bois où ils s'étaient réfugiés précipitamment, lorsque notre président Aury m'envoya l'ordre de suspendre l'extermination de ces misérables. L'ordre d'Aury fut mal accueilli par nos gens, et j'eus bien de la peine à les contenir. Il fallut leur faire connaître la honteuse capitulation des Américains pour les satisfaire.
Le gouverneur dvil, frappé du danger qu'il avait couru, tomba malade et succomba presque aussitôt. Sa mort et la terreur de son parti nous donnèrent un peu de repos jusqu'au moment où les Américains, levant le masque, vinrent nous signifier d'évacuer Amélie. La position n'était guère tenable : Aury attendait depuis trob mois des renforts de New-York qui n'arrivèrent pas, car l'oflicier qui avait été chargé du recrutement et des fonds pour cet objet avait disparu; c'était cependant un Français!
Les forces des Etats-Unis (1) étaient trop supérieures aux nôtres pour faire une honorable résistance; Aury se décida à évacuer Amélia. Avant de me séparer de l'exprésident Aury, je dois en vérité le faire connaître à mes lecteurs, autant pour l'estime que je lui portaiâ que pour sa mémoire.
(1) Deux grofsct conrettes de trente canons et d*an nombreux équipage, quatre bricks on goélettes armés en proportion et montés de même» et puis les huit cents hommes de troupes de ligne que le gouvernement américain tenait carop^ depuis longtemps pour son guet-apens contre l'Espagne de laquelle il savait positivement n'avoir rien à craindre.
Aury,- né à Paris, rue Saint-Denis, avait été timonier à bord d'un vaisseau commandé par Jérôme Napoléon; ce vaisseau faisait partie d'une escadre française qui fut démâtée et dispersée dans une affreuse tempête; la plupart des vaisseaux eurent le bonheur de pouvoir gagner les ports des Etats-Unis; celui d'Aury fut de ce nombre. Les Anglais, ayant eu connaissance du désastre de notre escadre, poussèrent l'audace jusqu'à venir incendier nos vaisseaux démâtés, sous le pavillon neutre des Etats- Unis et en face de leurs canons. Nul doute qu'ils en avaient obtenu l'autorisation du gouvernement américain (1). Le vaisseau que montait Aury ayant été brûlé, il se rendit à la Guadeloupe, alors gouvernée par le fameux Victor Hugues, républicain qui ne transigeait pas avec les Anglais dont il était la terreur dans les colonies (2). Aury monta un de ces navires qui ruinèrent le commerce anglais; il devint en peu de temps capitaine de l'un d'eux et fit une fortune rapide et colossale. C'est alors qu'il alla offrir ses services à la République de Colombie. Son nom y était parfaitement connu. D'ailleurs, lors même qu'il ne l'aurait pas été, Aury arrivait avec deux magnifiques bâtiments de guerre bien armés, et des équipages composés de marins français qui avaient fait leurs preuves dans maints combats. Il apportait aussi beaucoup d'argent, et c'était précisément ce qui manquait à la jeune République. Les services d'Aury furent acceptés de suite, et on lui
(1) AU lieu ae payer aux.Amcricains les vingi-cinq minions que la rrance no leur devait pas, nos doctrinaires n*auraient-ils pas mieux fait de leur demander compte de nos vaisseaux incendiés? L Empereur l'aurait fait certainement, s il en avait eu les moyens, comme c'était le cas pour le gou-
(1) Au lieu de payer aux. Américains les vingt-cinq millions que la France lires n'auraient-ils pas mieux fait de leur seaux incendiés? L'Empereur l'aurait fait
moyens, comme c'était le cas pour le gouvernement de Louis-Philippe.
(2) Né à Marseille vers 1770, accusateur public à.Rochefort et à Brest en 1793, nommé en 1794 Commissaire do la Convention aux ties du Vent, débarque à la Guadeloupe avec moins de douze cents hommes, proclame le décret de l'abolition de l'esclavage, appelle les noirs aux armes et chasse les Anglais de l'Ile; plus tard reconquiert la Désirade. Marie-Galante et les Saintes. Le Directoire déclara qu'il avait bien mérité de la patrie et le nomma en 1799 gouverneur de la Guyane. Ayant capitulé devant les Anglais et les Portugais en 1808, il fut traduit devant un conseil de guerre et acquitté. Il retourna à Caycnne où il vécut en simple planteur, rentrd en France en 1822 et mourut quatre ans après. (G. S.)