CHAPITRE II
mission à Saint-Domingue et il me pria de raccompagner. Cette mission avait pour but d'aller recruter cinq à six cenis Haïtiens, braves soldats, afln d'aller établir et proclamer une nouvelle République dans les possessions espagnoles.
Nous mimes à la voile dans les premiers jours de janvier 1818 par un temps qui nous faisait espérer une belle traversée, mails la complète ignorance de Joly en fait de navigation au long cours, ainsi que celle do ses ofliciers, faillirent nous être bien funestes, jcar, quelques jours après notre départ d'Amélia, ces brutes nous jetèrent sur les récifs appelés les Cailles d'argent ou Récifs du Mouchoir carré. Heureusement que la mer était belle, sans quoi notre navire eût été promptemcnt brisé, et c'eût été fait de nous tous, nous trouvant à cinquante lieues do toute terre. Nos flibustiers étaient aussi calmes et braves dans les tempêtes que dans les combats, aussi, après huit jours do pénibles et difficiles manœuvres, les mâts furent redressés et les voies d'eau bouchées. La plus dangereuse des manœuvres consistait à nous sortir des récifs dans lesquels nous étions embossés comme dans un port. On chargea toutes les chaloupes de nos canons, boulets, mitrailles,, etc. Le navire étant ainsi allégé, nous pûmes sortir de ce gouffre où bien des navires ont péri.
Le Brutus avait besoin d'un radoub complet» Joly nous mena relâcher, à Escondido, port abandonné sur la côte sud de l'Ile de Cuba, appartenant aux Espagnols. Le navire fut viré sur quille et, en moins de dix jours, remis en état de reprendre la mer. Nous allâmes relâcher successivement dans les ports de l'Auge, des Cayes, de Saint- Louis-d'Aquin et de Jacmel, tous faisant partie de l'ile de Saint-Domingue. Nous avions longé cette lie dans toute sa longueur, de l'est à l'ouest, pour nous rendre au port d'Escondido; nous en achevâmes la reconnaissance de l'ouest à l'est, dans la partie du sud. Cette lie, la plus belle, la plus riche et la plus florissante de toutes les colonies françaises avant la Révolution, était alors la
plus pauvre et la plus misérable de toutes les Antilles. Que l'on ne croie pas toutefois qu'en écrivant cette triste vérité j'aie l'intention de calomnier la République d'Haïti, à cause de la couleur de ses habitants. Loin de moi une pareille pensée, car les Haïtiens qui ont été sous mes ordres doivent se rappeler que je les ai toujours traités en frères, et qu'avec moi tous les hommes de cœur étaient des égaux. D'ailleurs, je parle de 1818; puissent les Haïtiens avoir fait des progrès en civilisation et dans l'amour du travail : c'est ce que je leur désire de tout cœur.
' N'ayant pu obtenir aucune nouvelle ni renseignement sur Aury et sur son escadre, Joly résolut d'aller à la découverte, et nous fimes voile pour les lies Saint-Eustache, Saint-Martin et Saint-Barthélcmy, parages fréquentés par les corsaires indépendants et où ils avaient des chargés d'affaires pour la vente de leurs prises. En doublant l'Ile de la Mena, située entre l'île do Saint-Domingue et celle de Porto-Rico, Joly aperçut un navire au mouillage. « Vite le cap dessus, cria Joly, c'est peut-être un espagnol. » Il y avait longtemps que l'équipage n'avait touché des parts de prises, aussi le branle-bas de combat fut exécuté en peu d'instants, mais, ôcruelle fortune! ce navire était celui de Bernard, qui, do son côté, attendait sur ses deux ancres et préparé au combat le navire en vue, le Brutus» Rencontre comparable à celle do Robert Macaire et de son ami Bertrand, se demandant mutuellement la bourse ou la vie. Bernard s'était détaché de l'escadre d'Aury, car, s'il y avait beaucoup do rapports entre ces deux hommes comme marins, il n'y en avait peu du côté de l'ambition et des vues; Bernard ne voulait d'autre indépendance que la sienne et celle du Sans-Souci, nom qu'il avait donné à son nouveau corsaire et qui cadrait à merveille avec son caractère.
Bernard nous apprit que l'escadre. d'Aury avait fait voile pour l'ile de la Providence, où l'amiral avait l'intention de créer un Etat ou un gouvernement (1).
(1) J*ai apprit plus tard qu'Aury était mort à la Providence, n parait