CHAPITRE II
Les vivres frais manquaient à bord des deux navires; on décida un débarquement sur l'île espagnole de Porto- Rico. Nous levâmes l'ancre pour aller mouiller dans la baie du cap Roco, pointe ouest de l'Ile. Les volontaires des deux navires me prièrent de prendre le commandement du débar^ quement. Tous avaient servi sous mes ordres à Amélia. On avait hissé le pavillon espagnol sur U Brutus et le Sans- Souci, afin de surprendra l'ennemi ou plutôt jpour lui donner le change, en terme do marine, mais les Espagnols étaient habitués à ces ruses de guerre; ils y avaient été pris plus d'une fois; aussi, dès l'instant qu'ils virent mettre les chaloupes à la mer et ces chaloupes se remplir d'hommes armés de toutes couleurs, ils devinèrent qui nous étions et s'empressèrent de fuir dans l'intérieur do l'Ile. Le débar^ quement s'opéra sans aucune difficullé. J'avais environ cent cinquante volontaires; j'en formai trois détachements : le premier en tirailleurs pour combattre l'ennemi s'il se présentait; le second pour faire des vivres; le troisième en observation et réserve.
J'avais placé le premier détachement .avec ordre do ne pas aller plus avant, mais il fut impossible à l'oflicicr do contenir ses. hommes. Plusieurs Espagnols à cheval avaient été dans l'intérieur porter la nouvelle du débarquement et nous ne tardâmes pas à être attaqués vigoureusement. Joly et Bernard étaient à leur bord; ils s'aperçurent que j'allais me trouver dans une position critique, car ma réserve s'était aussi mise à la débandade pour attraper quelques Espagnols. Us m'envoyèrent de suite une chaloupe armée d'une pièce de six qui nous fut très utilo pour le débarquement. Mes gens, se voyant attaqués de toutes parts, se rallièrent promptement à moi, mais, ne voulant pas me rembarquer sans faire connaître aux Espagnols que nous étions Français, je les repoussai, en leur tuant ou
que son immense fortune est tombée entre les mains de ceux qui éiaietot restés avec lui. car i*ai vu à Paris, en 1828, un Français qui en avait eu sa bonne part. J*ai oublié son nom.
blessant une vingtaine d'hommes. Pendant ce temps, des renforts continuels arrivaient au secours des insulaires. J'ordonnai la retraite et le rembarquement. C'est alors que les Espagnok, à l'imitation des Arabes, leurs anciens maîtres, se précipitèrent sur nous en poussant des cris de mort. Le maître canonnier du Brutus avait embossé sa chaloupe dans la direction que je lui avais indiquée et trois coups de canon bien pointés nous débarrassèrent de cette canaille. Je n'eus dans cette escarmouche que sept hommes de blessés, dont un eut trois doigts coupés d'un coup de sabre.
N'ayant reconnu dans Joly que le caractère d'un pirate (1), et comme il m'avait déclaré qu'il ne voulait pas se rallier à Aury, je le quittai pour passer à bord du Sans-Souci, Bernard m'ayant promis de me débarquer à l'ilc de la Margarita qui s'était réunie à la République de Colombie. Nous mîmes à la voile : Joly, pour courir sur les navires espagnols et autres, Bernard, pour aller à la Margarita. Nous rcncontrûmcs dans la traversée l'escadre de Brion, alors maréchal de la Colombie (2). Nous nous réunîmes à lui, et le 7 mai 1818, nous jetâmes l'ancre dans le port de Juan-Griego, situé à l'ouest de l'ile de la Margarita, la Sparte de l'Amérique, car dans tous mes voyages je n'ai pas connu un peuple plus brave, aussi hospitalier et plus loyal que les Margaritains. Avant mon arrivée à la Margarita, le féroce Morille, l'un des bourreaux à la solde de Ferdinand VII (3), avait opéré plusieurs débarquements
(1) n avait été condamné comme tel, à Ttle Saint-Thomas, et devait Hre pendu: maiii, avec de l'argent, ses amis le firent évader avec son gordien. C*fst pour cette raison quMl ne voulut pas aller y relAcher, lors de son naufrag<* sur les Cailles d'argent.
{2) Brion. riche négociant hollandais, dont Caracas avait fait un capitaine de frésrate. puis un amiral. Ce fut lui qui ramena secrètement, en 1816. Bolivar^au moment même où le général. espagnol Morillo se croyait définitivement triomphant. I/expédilion, organisée presque toute aux frais de Brion, battit la flotte espagnole et le lendemain, 3 mars, débarqua à Pile Margarita. où, nuatre Jours après, la République de Venezuela « une et indivisible •• fut proclamée avec Bolivar pour chef. (O. S.)
(3) lie généralissime des forces espagnoles luttant contre les Indépendants avait établi un régime de terreur par d'innombrables mesures odieuses autant qu'arbitraires. (O. S.)