CHAPITRE II
prême et général en chef absolu de cette espèce de République composée à cette époque de la bicoque d'Angostura, de rile de la Margarita et de quelques autres hameaux de rintériéur. Toutes les villes maritimes : Cumana, Barcelone, la Guaira» Porto-Cabello, Maracaibo, Carthagène et les villes de l'intérieur : Caracas, Bogota, etc.» étaient encore alors occupées par les troupes espagnoles.
A mon arrivée à Angostura, il y avait beaucoup plus d'officiers que de soldats, et quels soldats! de malheureux noirs à qui l'on avait donné la liberté pour les faire égorger par les Espagnols ou mourir de faim et de misère, car la République n'avait ni finances, ni magasin de vivres, ni dépôt d'habillements, aussi ces malheureux regrettaientils leur ancien esclavage. C'est l'exacte vérité que je dis ici. La plupart des étrangers qui étaient venus servir la République avaient déjà quitté le service vraiment pitoyable de ce gouvernement aux abois. Pendant mon séjour à Angostura, j'en vis partir plusieurs, parmi lesquels se trouvaient un Français et un Polonais; le premier, M. Claude, avait été lieutenant dans un régiment d'infanterie; le second,.M. Margeski, avait eu le même grade dans les braves lanciers polonais de la Garde impériale. Ils m'engagèrent à les suivre, et, pour m'y décider, ils me firent le tableau des souffrances qu'ils avaient eu à supporter pendant leur dernière campagne. Si j'avais connu ces messieurs les premiers jours de mon arrivée, il est certain tpxo je serais parti avec eux; mais j'avais déjà vu Bolivar, vrai jésuite en politique, qui, sans me tromper sur l'état réel de sa République et de son armée (1), m'avait dit : « Nous venons d'avoir notre Novi dans la dernière campagne, nous aurons notre Marengo à la prochaine! » Bolivar m'avait assuré qu'il attendait de l'Angleterre une légion étrangère (2), ainsi qu'un
(1) I/homme le moins clairvoyant pouvait le connaître et i*en par lui-même à Angostura.
(2) Qui arriva, en elTet, Juste au moment nécessaire pour sauver Tarmée de, Bolivar au combat de C«irabobo, dans lequel Morillo fut blessé, car, sans
armement complet pour organiser de la cavalerie, etc, a Ainsi, ajouta-t-il, je vous promets un beau régiment de lanciers. » Cet homme était séduisant et entraînant dans sa conversation; il y avait beaucoup de Louis-Philippe dans son caractère, mais, quoiqu'il fût bien supérieur en. instruction aux Paëz, aux Bermudez, Montilla, Prard, Urdancta^ Francisco Gomez, etc. (1), il était loin néanmoins de les valoir dans les combats, particulièrement les deux premiers qui étaient dos Mural (Paëz, pour la cavalerie colombienne, et Bermudez, pour l'infanterie). Ces deux hommes n'avaient cependant que ce seul mérite, car ils étaient de la plus crasse ignorance.
Bolivar était incontestablement l'homme supérieur de FAmérique du Sud, mais combien j'ai été surpris et indigné de le voir comparer à l'Empereur et comme général à Washington pour lés vertus et le patriotisme. Il est vrai que ces comparaisons-là n'ont été faites que parle défroqué abbé de Pradt, le plus bavard et le plus imposteur de tous nos écrivaillcurs. Il est certain que M. de Pradt était payé pour cela. L'ancien archevêque de Malines était dans le vrai pour ses belles comparaisons, .de même que pour les pronostics que l'Europe passerait soiis le joug de l'Amérique. Il est bon de dire que le prudent abbé se garda bien de citer l'époque pour n'être pas démenti par ses contemporains.
Bolivar n'aurait même pas été /Uh général de brigade passable en Europe, et il avait encore moins les moyens do l'être en Amérique, où les chefs doivent être les plus braves, et certes Bolivar ne l'était pas; il en a donné des preuves indubitables aux combats de Barcelona et d'Ocuniare (2), où il prit la fuite, abandonnant ses troupes qui se firent hacher par les Espagnols. Réfugié après ces évé-
rela. Bolivar, les fuyards et même la légioft, tout était anéanti; c'était le coup de grâce de la Républiaue.
(1) Tous chefs des inaépendants vénézuéliens ou grenadins. (G. S.)
(2) En 1814. (0. S.)