CHAPITRE II
tefois, je me présentai à ce vétéran de nos vieilles armées avec quelques inquiétudes, à cause de mes antécédents, mais ce brave général était du petit nombre de nos anciens généraux de la République et de l'Empire qui ne cherchaient pas à plaire au gouvernement en abjurant leurs vieux services. Il saisissait, au contraire, les occasions d'obliger ses anciens frères d*armes, bien loin de songer à les persécuter. Le général commença par s'assurer quels étaient mes services en France, et lorsqu'il en eut pris connaissance, il me témoigna toute sa douleur de ce quo j'avais tant souffert depuis mon départ du Havre. « Avouez, me dit ce digne général (1), que vous avez été bien étourdi ou mal conseillé pour avoir abandonné votre position en France, afln d'aller servir une cause étrangère si mal interprétée dans notre pays. Enfin, vous voilà rentré parmi nous; j'espère que vos infortunes vous rendront plus sage; je ferai tout mon possible pour vous les faire oublier, etc. »
Le général eut encore la bonté de m'offrir sa tablo jusqu'à mon prochain départ pour la France, sur un bâtiment de l'Etat. Il m'apprit l'arrivée de MM. Claude et Margcski; tous les deux se trouvaient au Fort- Royal. Lo général avait placé M. Claude dans la légion qui y était en garnison, et il payait la, pension de Margeski jusqu'au moment de son départ pour la France, car tous les deux étaient revenus de la Colombie, de même que moi, dénués de toutes ressources.
Le bon général Donzelot voulait me placer dans la gendarmerie de la colonie; le ministère marchait alors dans un sens libéral en France; je n'acceptai pas, et j'eus grand tort.
J'avais mon passage assuré sur la gabare VEglarUine avec Margcski. Cette gabare ne devant partir que dans un
(1) Le général Donxelot a fait les campagnes de Tlnde, de TEgypte et de ritalie. Pendant TEmnire, il était gouverneur des Iles Ioniennes, qti*il n*a rendues qu*à la paix de 1814. Il a été vivement regretté par la poi>ulatioii grecque de ces Iles.
mois» j'allai à Saint-Pierre de la Martinique, afin d'y voir un de mes compatriotes, M. Gourbayre, lieutenant à cette époque à bord de la frégate la Cléopâtre, Cet estimable officier est maintenant capitaine de vaisseau. Mon brave compatriote combattait les Anglais sur mer lorsque nous courions de victoire en victoire en Italie, en Autriche, en Prusse, etc., de sorte que nous nous étions perdus de vue depuis 1805; toutefois Gourbayre n'avait pas oublié son ami d'enfance et il m'accueillit en bon camarade, ainsi que messieurs les officiers de la Cléopâtre, Cette frégate et la goélette le Messager étaient mouillées près de Saint- Pierre; elles furent l'une et l'autre mon hôtel et mon restaurant pendant mon séjour dans cette ville.
J'avais fait à Saint-Pierre la connaissance de M. Colson, ffis d'un fabricant de Sedan, qui fut aussi pour moi d'une obligeance extrême. Il avait reçu de même mon ami Alexandre Fourchy, avec lequel il avait servi au 4« hussards. M. Colson m'apprit la mort de mon malheureux compatriote Chassin dont j'ai déjà parlé; cette nouvelle me fut très pénible. Ce brave officier, qui avait bravé la mort dans mille combats, était allé mourir de la fièvre jaune à la Nouvelle-Orléans, à quelques mille lieues de sa patrie. Hélas! combien de braves officiers de la vieille armée n'avona-nous pas à regretter par suite des trahisons des hommes qui nous administrent encore aujourd'hui!
M. Colson m'apprit aussi que Fourchy venait de quitter la colonie pour retourner à la Nouvelle-Orléans, ce qui me contraria beaucoup. Car j'aurais eu bien du plaisir à le revoir. M. Colson m'avait fait faire la connaissance de M. Levûsseur, ancien capitaine de frégate, mis en retraite lors de la fameuse épuration de 1815. Cet estimable officier commandait alors un navire marchand du Havre. Il eut la générosité de m'oiïrir un passage gratis sur son bâtiment. Il mettait à la voile incessamment. Je me rendis au Fort- Royal afin d'y présenter mes respects au bon général Donzclot. Je lui fis part de l'oiïre amicale du capitaine