‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 29 sur 165 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Levasseur ponr lequel le généraljavait la plus grande considération. Le capitaine n'était pas riche; il avait une nombreuse famille; en conséquence, le général ne voulut pas que mon retour en France fût à sa charge; il l'obligea à recevoir quatre cents francs pour mon passage; le brave capitaine les accepta, car l'ordre lui eh avait été intimé par . le général.

Ayant pris congé du vénérable général Donzclot, je revins à Sàint-Pierre, après avoir fait mes adieux aux estimables officiers du Messager, de la Cléopâtre et à mon ami Colson, etc.; je m'embarquai, le 20 mars 1819, sur la Caroline avec le capitaine Levasseur. Enfin, après quarùnte-six jours de tourmentes continuelles et d'une traversée des plus pénibles, je revoyais la France (1)1

Il faudrait ici la plume du bon Béranger, notre poète national, pour décrire toutes mes sensations à la vue de cette terre chérie! Oh! combien de fois, au milieu des tempêtes, n'ai-je pas fredonné les couplets du Retour de Vexilé, par Béranger, et alors j'avais encore une bien bonne mère qui m'attendait avec anxiété! bon et sensible Béranger, je vous reftiercie, pour ma part, de vos stances nationales; combien de fois elles m'ont aidé à supporter les peines et les ennuis de l'exil!

(t) Maurice Pénal débarqua au Havra le 6 mai, comme ea témoigne cette note conservée à son dossier au ministère de la guerre t

« Ministère, de la Marine.

< P«rii, le 16 Juin 1811.

« Monsieur le Maréchal. '

« J'ai rhonneur de prévenir votre Excellence que M. Persat (Maurice), natif d'Ennezat, département du Puv-de-Dôme, Affé de 31 ans, qualiflé ancien officier des lanciers français, embarqué à la Martinique sur le orick du commerce « La Caroline • aux frais du Roi et à la table du capitaine, a débarqué au Havrd.Ie 6 mai dernier.

« Il ne m*est encore parvenu aucun autre renseignement sur lo compte de M. Persat.

« Agréez, etc.

t Le Ministre.

t Signé ! Baron Pobtal. •

CHAPITREJII

(Mai 1819-Juniét 1821.)

Caractère de auelaues libéraux de 1819. — Les royalistes de mon pays.

— Mort du auc de Berry. — Troubles de juin 18C0. — Départ pour Naples.

— Campagne des.Abruzzes. — Retour en France. — Départ pour 1 An-

Sleterre. — Mort de PEmpereur. — Retour en France. — M. Monnier, irect^ur de la police, etc.

Mes amis me permettront de leur rappeler que j*étais parti du Havre, le 14 juin 1817, avec trois ou quatre mille francs et deux lourdes malles remplies dé bons effets. J'y revenais, après deux années de tribulations, avec une seule pièce de cinq francs et un petit paquet sous le bras, que . Toeil vigilant et scrutateur de messieurs les douaniers du Havre ne daigna même pas visiter. L'un de ces douaniers avait servi sous* TEmpire; il se rappela m'avoir vu m'embarquer au Havre, et, en me faisant ses compliments de condoléance, il me dit : « Mon capitaine, il parait que vous avez perdu vos bagages dans vos campagnes indépendantes. » Le vieux troupier m'invita à dîner; j'acceptai; il me fit faire la connaissance d'un ancien maréchal des logis des chasseurs à cheval de la vieille Garde, qui était alors conducteur d'une dih'gence du Havre à Paris; ce dernier, plein encore du feu sacré de l'Empire,- me fit l'offre de me conduire à Paris. Le généreux capitaine Levasscur m'avait aussi offert ses loyaux services; je l'en remerciai vivement, ainsi que de ses généreux procédés à mon égard pendant toute notre fatigante et dangereuse traversée. J'acceptai donc Toffro obligeante du vieux soldat devenu conducteur do diligence, car j'avais la certitude de pouvoir lui rem-

CHAPITRK III M

bouraer ses généreuses avances à Paris» où nous arrivAmcs le 27 mai. Un de mes anciens camarades, le capitaine Surgis, de rex-2* lanciers, m'avait fait faire la connaissance de M. Ribe, qui tenait Thôtel Dauphine; c'est chez lui que j'avais logé avant mon départ pour l'Amérique. J'y retournai, certain d'être bien reçu. En effet, malgré mon triste dénûment, M. et Mme Ribe m'accueillirent avec d'autant plus de joie qu'ils me croyaient mort, d'après la voix publique. M. Ribe me prêta redingote, pantalon, chemise, etc.; il me manquait un chapeau. « Attendez, me dit-il, j'en ai bien un qui vous fera grand plaisir à voir, mais qui sera trop large pour votre tête. » En effet, c'était le chapeau que l'Empereur avait porté à Montmirail, Champaubert, Nangis, Montereau, etc., et qu'il avait laissé à M. Ribe lorsque, abandonné et trahi par ses maréchaux, il renonça à l'Empire!

M. Ribe, ancien valet de chambre do l'Empereur, avait été récompensé de son zèle et de son dévouement par la place de concierge du Palais impérial de Fontainebleau. Mme Ribe avait été également une des femmes de chambre de l'Impératrice Joséphine. M. Ribe avait conservé son poste en 1814, mais, comme il avait revu l'Empereur avec un peu trop d'enthousiasme en 1815^ il fut destitué comme tant d'autres. C'est alors qu'il vint prendre l'hôtel Dauphine. Maintenant il vit retiré à Fontainebleau où j'^ai eu le plaisir de le revoir, ainsi que sa vénérable épouse en juin dernier. J'ai revu aussi et pressé sur mon cœur le chapeau du Grand Homme qu'ils conservent comme une précieuse relique, car celle-là, c'en est une véritable pour les hommes de cœur et de dévouement.

J'avais quitté la France assez légèrement, cependant j'y avais laissé une poire pour la sbif. Il me restait encore une quinzaine de milliers de francs dont une partie était placée chez une des plus riches propriétaires de mon département; mais, par une malheureuse fatalité, la dame chez qui j'avais laissé mes fonds venait de faire failiite et d'abah-

82 MÉMOinES bu COMMANDANT PKRSAT

donner ses propriétés à ses nombreux créanciers. Quel contre-temps pour moi qui me trouvais dans une position dos plus critiqucsl Heureusement que ma bonne mère me restait et elle n'était pas d'un caractère à abandonner ses enfants dans le malheur; aussi s'empressa-t-elle de m'en* voycr des secours. D'anciens frères d'armes m'avaient déjà ouvert les cordons do leurs bourses légères, étant en demisoldo» aussi me ferai-jc un devoir do les signaler ici» de môme que certains individus qui se paraient du titre de libéraux.

Avant mon départ pour l'Amérique, J'avais vu à Paris plusieurs oiliciers généraux de l'Empire, entre autres le général Becker (1), qui ne tient pas son immense fortune de SCS ancêtres. Il est vrai que ce général a cela de commun avec nos modernes princes, ducs, comtes, barons, etc., qui, sans la Révolution do 89, seraient nés, la plupart, dans des moulins, des casernes, et, peut-être, à l'hôpital de la Maternité. Or, M. le comte Becker m'avait offert ses services en 1817^ sachant que je n'avais besoin de rien; mais, à mon retour, connaissant la faillite dans laquelle j'étais compris, il ne m'offrit pas même un des cigares de la Havane que sa seigneurie fumait, car notre comte était aussi pair de France.

D'autres comtes et barons, de la trempe de M. Becker, ne me firent pas un meilleur accueil; ces messieurs, cependant, savaient bien que je n'étais pas un dissipateur et que les services qu'ils auraient pu me rendre n'eussent pas été perdus. Parmi ces comtes que je dois signaler ici, le plus dur de tous fut Horace Sébastiani. Celui-là aurait dû s'intéresser à ma position, par la raison qu'il savait très bien que je xn'étais trouvé souvent sous ses ordres, en Russie et le 26 août 1813, etc., mais. M. le comte Horace

W (i) Léonard-Nicolas Becker, comte de Mons, généra), né en 1770 en Alsace, nommé comte après la paix de Tilsitt, élu député par le Puy-de-Dôme en isns. reçut après les Cent-Jourft la mission d*accompagner l'Empereur Jusqu'à Rochefort. créé pair en 1819. (0. S.)

Page 1