CHAPITRE IV
comme son libérateur. Lorsque les Grecs de Léondari, ayant terminé leur partage du butin (1)« se dbposèreni à retourner dans leurs villages, tous leurs chevaux» leurs mulets, etc., et eux-mêmes étaient chargés de dépouilles de toute espèce, et toute cette famille turque était incapable de faire une seule lieue à pied, tant elle était épubée par la famine qu'elle avait éprouvée pendant le blocus, aussi les Grecs avaient-ils déjà levé les yatagans sur les têtes de ces malheureux, mais j*étais dans la tente, et, aux premiers cris de ces infortunés, je sortis, le sabre d^une main et le pistolet de Tautre. Je me précipitai sur ces assassins qui prirent d'abord la fuite, mais, excités par un papas (prêtre grec), ils vinrent à leur tour à la charge et je ne sais pas trop comment TafTaire se serait terminée si le brave Arménien du colonel Gordon, ainsi que plusieurs jeunes Grecs venant de la France et de Tltalie ne fussent venus à mon aide. Ces jeunes Grecs qui connaissaient le caractère des Moréotes m'engagèrent à leur ofTrir quelques pièces d'argent et m'assurèrent que c'était là le seul moyen de sauver la vie à mes protégés, et peut-être la mienne, car les pallikares étaient au nombre d'une trentaine. Nous entrâmes en pourparlers avec ces misérables qui consentirent à me laisser les plus impotents do cette famille, moyennant vingt piastres fortes, environ cent francs. Il me fut impossible de les décider à m'abandonner les autres, qu'ils entraînèrent avec eux. Il me resta donc un vieillard, une vieille femme, trois petits enfants et une jeune fille de treize ans, qui paraissait en avoir trente, tant elle était décharnée et souffrante.
Malgré le service que venaient de me rendre ces jeunes Grecs, je ne pus m'empêcher de m'exprîmer en des termes très durs sur la barbarie de leurs compatriotes, mais ils
** (1) Chaque bande de Grecs ayait fait un amas considérable de butin de tout genre, et lorsqu'eUes eurent tout enlevé de ce qui était portable, elles se partagèrent le tout, mais pas à ramiable, car Je les voyais sou vent se battre pour un chiiTon.
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n MÉMOIRES DU COMMANDANT PEKSAT
me répondirent par les souvenirs de 93, souvenirs sans doute bien tristes pour tout homme généreux et do cœur; aussi nos braves combattants do juillet 1830 se sont-ils abstenus de renouveler ces scènes aflligeantes pour Thumanité et honteuses pour un grand peuple. Il a fallu des hommes monarchiques tels que les Aymard (1), les Fleury, les Canuel, les Rumigny, les Rulhière, pour que les Français de 1830 puissent se convaincre qu'il existait encore en France quelques hommes plus cruels et plus criminels que Robespierre et consorts. Misérables! et vous osez vous dire les soutiens du trône, dit des admirables journées de Juillet!
Dès rinstant que je fus maître de ces six infortunés, jo m'occupai à chercher des médicaments afin de les délivrer de la dysenterie qui pouvait devenir mortelle pour eux, mais j'eus la douleur de voir mourir le vieillard et la femme qui, avant de fermer les paupières, me remercièrent vivement des soins que j'avais eus pour eux et me recommandèrent de même la jeune fille. Le vieillard était son grandpère et la femme sa mère. Les trois enfants furent massacrés par les Grecs pendant que j'étais à Tripolitza pour me procurer des vivres. Le prince Ypsilanti avait appris à Corinthe la catastrophe do Tripolitza. Il se. hâta d'y revenir (2), mais trop tard. Toutefois son retour sauva la vie à un assez grand nombre de Turcs riches (3), que les chefs grecs n'avaient fait épargner que dans l'espoir d'en retirer de fortes rançons.
La mauvaise foi dès Grecs et leur conduite atroce envers la population turque de Tripolitza ne devaient plus faire espérer au prince Ypsilanti et aux Grecs aucun accommodement avec le gouvernement turc. L'un des deux peuples devait périr en Grèce. Les Grecs ne s'étaient pas bornés à égorger les Turcs pour en avoir les dépouilles; ils pous-
(1) Oénéral Aymard: comprima IMnsurrecUon lyonnaise d'avril 1834. (G. S.)
(2) U 14 octobre (G. S).
(3) Parmi lesquels je citerai Kurchid-pacha, Kiamil-bey, gouverneur dft la province de Corinthe, Klaia-bey, gouverneur de la province de Tripolitza. etc.