MEMOIRE
DU Commandant
Persat
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PRÉFACE
î Sans^^le fàtal^duel quija privéja France d'un de^^ses'pliis grands citoyens et notre jeune armée d'un capitaine pour l'avenir (1)» j'aurais» en 1836, publié mes Mémoires 'cotn' plets sur mes campagnes et voyages d'outre*mer, car le généreux Armand Carrel, mon ami, m'avait promis son appui et le concours de ce beau talent qui lui a ouvert les portes de l'immortalité. Si la mort prématurée de ce célèbre publiciste'^fut un jour de deuil pour les hommes de cœur de tous les partis, elle le fut bien plus pour moi qui voyais dans Carrel un futur régénérateur de la liberté; aussi, dans cette grande catastrophe, j'abandonnai la publication de mes Mémoires^ et pris mémo la résolution de quitter la France afin d'aller me fixer en Grèce. Des circonstances imprévues, que je ferai connaître, m'ont forcé de revenir en France; depuis, mes nombreux amis m'ont tant sollicité que je me suis décidé à* publier une^ relation succincte de mes campagnes, voyages, etc. Ce n'est certainement pas comme historien que je] me donne' ici, car je n'en ai pas le talent, mais consciencieux et sévère narrateur de tout ce que j'ai observé dans le cours de ma vie passablement agitée, j'ai la conviction de ne point devoir recevoir de démentis; d'ailleurs, s'il m'en arrive, j'y répondrai.
(1) Armand Carrel» né à Rouen, futbleesé à mort en duel à Paris, au bote de Vinrrnnen. le 22 Juillet 1886. i^ar Emile de Girardin. Il expira doux-Jours apr^s. (O. 8.)
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Je n'oublie aucun de mes amis, ils ont été si obligeants pour moi dans mes jours de détresse, que c'est pour eux que j'écris et à eux que je dédie la relation de mes malencontreux voyages et de mes campagnes en Europe et en Amérique. J'espère donc qu'ils seront indulgents, car ils connaissent la pauvreté de mon érudition. Ils approuveront ma réserve pour ce qui concerne mes campagnes de TErapire; dans nos glorieuses journées, do môme que dans nos revers, j'y ai certainement rempli mes devoirs comme oflTicicr, mais je n'y ai fait que ce que des milliers de mes vieux frères d'armes y ont fait aussi; cependant, je dois affirmer ici que j'y ai conquis mes grades et ma croix de la^ véritable Légion d'honneur par ma seule conduite, et toujours aux escadrons de guerre. Certes, les officiers qui; m'ont connu à l'armée n'ont pas oublié que je n'étais, pas d'un caractère à rechercher la protection de mes supérieurs; d'ailleurs, sous l'Empire, les soldats, sousoffîciers et officiers de tous grades n'avaient pas besoin do ramper, comme aujourd'hui, pour avoir de l'avance-f ment ou la croix, et si des injustices se commettaient, quelquefois, l'Empereur savait les réparer lorsqu'il passait la revue des corps, car ce grand homme ne craignait pas de passer devant le front de deux cent mille de ses braves, ayant tous leurs armes chargées; il n'était cependant pas prodigue de poignées de mains!
Les guerres civiles qui depuis trente années continuent à ruiner les anciennes colonies espagnoles, convaincront mes amis que je ne les avais pas trompés en 1819, lor^ de mon retour du service des Indépendants (1). Depuis cette époque, d'autres Français ont eu également le bonheur de revoir leur patrie; ils ont vu là-ba^ les choses comme
(1) Celait le nom des libéraux de TA manque du Sud. qui combattaientpour rindépendance contre les troupes espajsrnoles. (O. S.)
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moi, ib y ont souffert de même; de sorte qu'ils ne pourront pas démentir ce que j'écris sur Bolivar et consorts.
Le drame napolitain de 1821 a été trop court et se jouait trop près de nous pour donner matière à de superbes, bulletins de journaux. L'illustre et loyal général Foy • avait bien annoncé à la Chambre des députés que les Autrichiens ne sortiraient pas des Abruzzes, mais il fut déçu dans ses vœux patriotiques et dans son aventureux pronostic par les baïonnettes autrichiennes ou plutôt par les Talleyrand, les Marmont et consorts napolitains.
Il est certain que les patriotes napolitains ont été indignement trahis, ainsi que je le dirai; je nommerai les traîtres et je ferai connaître aussi les Napolitains qui restèrent fidèles à leurs serments.
A mon retour de la Grèce, en 1822, je fus lâchement calomnié pour avoir eu l'imprudence de faire connaître les Grecs pour ce qu'ils étaient réellement. Depuis lors, le malheureux combat de Navarin, l'expédition française de 1828, ainsi que l'occupation française en Moréo, m'ont donné gain de cause devant l'opinion publique qui raisonne et réfléchit, car les offîciei's de/ tous grades, et plus particulièrement les sous-ofliciers et soldats de la division française, ont tous déclaré en rentrant en France que les Grecs étaient ce que j'en avais dit moimême; aussi les philhellènes de rencontre qui m'avaient décrié en furent-ils pour leurs frais de délation et de calomnie.
En 1824, le philhellène Voutier publia un roman en un volume in-8® qui n'était qu'un tissu d'impostures, autant en ce qui concerne les hauts faits des Grecs qu'en ce qui a trait à ceux de M. Voutier. Jamais . écrivain n'a poussé l'audace et l'orgueil aussi loin que
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cet homme; aussi fui-il vivement démenti (1) quelque temps après par un autre philhellône, nommé Maxime Raybaud, qui publia deux gros volumes sur la guerre des Grecs contre les Turcs. Raybaud, quoique très partial, n'en a pas moins écrit quelques vérités, et il eut le bon esprit dé ne pas se faire le héros de ses mémoires, comme le fit Voutier. En définitive, l'un et l'autre, en exploitant la crédulité du public philhellène, firent très bien leurs aiïaires en France et en Grèce; tous les deux sont aujourd'hui fort opulents; je les réfuterai l'un et l'autre.
La tragi-comédie espagnole en 1823 fut cependant plus grave que celle de Naples; mais, là encore, il se trouva des Talleyrand, des Marmont, des Augereau, etc., et même des niais... dignes de La Fayette et C*, qui, moins heureux que nos représentants de 1815, portèrent leur tête sur l'échafaud royal, parce qu'ils n'avaient pas eu l'audace de pendre leur roi parjure et sanguinaire, ainsi que ses Iftches courtisans.
Dans cette malheureuse campagne d'Espagne, je fus dédommagé des dangers que j'y courus, des fatigues que j'y supportai, par l'honorable connaissance d'Armand Carrel, duquel j'aurai souvent l'occasion de parler.
Au service des Indépendants de l'Amérique du Sud, des Constitutionnels napolitains, des Grecs et des Espagnols, ma conduite ne fut jamais équivoque; j'y eus toujours le même caractère, sans changer de nom ni de cocarde; je devais, par conséquent, renoncer à rentrer en France, du moins pour quelque temps; aussi pris-je le parti de retourner en Amérique. Cinq longues années de calamités me déterminèrent à venir me livrer aux minis-
(1) Ces démentis provoquèrent un duel entre Ra^baud et son antagoniste Voutier; dans cette circonstance. Voutier se conduisit fort mal en mutilant Haybaud tombé à la renverse dans un mouvement de retraite: les témoins de'Raybaud auraient dû lui traverser le corps pour cette action.
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très de la Restauration; mais, à la honte de ceux de la branche cadette, les ministres de Charles X se bornèrent à me faire donner une paternelle mercuriale et à m*engager à être plus sage à l'avenir. Je rentrais malheureux. Ces mêmes hommes me firent offrir de généreux secours que je n'acceptai pas, car j'avais trouvé d'autres amis du malheur qui n'avilit pas l'homme. Quoique bien revenu de mon philhellénismc, je suivis l'expédition française en Morée de 1828, pour y combattre les Turcs sous la nouvelle bannière française. Malheureusement pour moi, Ibrahim pacha fut assez prudent pour ne pas s'exposer au choc inégal de ses bandes d'Arabes contre nos braves soldats.
Rentré en France, j'obtins l'autorisation de faire la campagne d'Afrique en qualité de simple volontaire. Ma conduite, dans cette brillante expédition, m'aurait fait regagner le temps perdu dans de frivoles entreprises et j'aurais aujourd'hui une bonne et honorable retraite sans les trois malencontreuses journées de Juillet, dont le fatal régime qui s'en est suivi est venu brutalement renverser mes espérances et mes droits acquis. Réintégré dans mon grade de capitaine le 28 février 1831, je fus, à ma demande, employé dans la brigade française en Morée. Là, de plus grandes afllictions m'attendaient. J'eus le triple malheur d'y perdre une épouse chérie et mes deux enfants!
En 1833, je rentrai en France avec la brigade, et, un mois après, je fus déporté, c'est le mot, au Botany-Bay français, à Bougie. Enfm, le 18 mai 1834, je fus mis à la réforme d'après la loi du 5 février 1823, ce qui équivaut pour moi à une condamnation à mort pour la date du 16 mai 1841, époque où doit se terminer mon traitement do réforme, sans espoir dp retraite.
Cette décision aussi illégale qu'arbitraire du gouverne-
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ment dit « dias Barricades » me décida à prendre la gérance du National, conjointement avec mon digne ami Armand Carrel, alors rédacteur en chef de ce journal démocratique. J'attendais, dans cette position, des jours plus heureux pour la France, lorsque cette cruelle Providence vint de nouveau me déchirer Tâme ; Armand Carrel venait de tomber sous la balle d'un ennemi politique!... Depuis cette fatale journée, j*ai revu ces malheureux Grecs que j'ai trouvés plus esclaves que sous le régime des Turcs; j'ai parcouru aussi cette belle et malheureuse Italie, dont les peuples gémissent sous le despotisme du gouvernement de fer de l'Autriche et consorts. Partout, je n'ai entendu qu'un seul vœu : le retour du drapeau tricolore. Quelques personnes pourront peut-être me reprocher d'avoir été âpre contre certains individus que je signale dans mes relalions, mais d'autres m'approuveront, particulièrement ceux de mes anciens frères d'armes qui, comme moi, ont été victimes des traîtres de 1814 et 1815, ainsi que des intrigants et des renégats politiques qui se sont maintenus et succédé sous tous les gouvernements. D'ailleurs, j'ai basé mes récriminations ou mes accusations sur l'impression que m'ont fait éprouver ces vers de Gresset :
t Autant il faut de soins, d'égards et de prudence
Pour ne pas difTamer l'honneur et l'innocence,
Autant il faut d'ardeur, d'infleiibilité
Pour déférer les traîtres & la société,
Et l'intérêt commun veut qu'on se réunisse
Pour flétrir les méchants, pour en faire justice. »
Je citerai encore un article du National du l" juillet 1838 qui devrait servir de grand enseignement pour lés hommes portés à trop oublier le passé. Voici ce que dit ce journal, et l'on peut s'en rapporter à la sagacité des hommes consciencieux et résolus qui le dirigent : « Beaucoup de gens
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purs souriront d'incrédulité en nous entendant dire que les doctrinaires pourraient bien faire partie de l'oppoisi-. tion; cependant, qu'on se rappelle le passé. Sous la Restauration, M. Guizot n'était-il pas un émigré de Gand? {le National a oublié Louis-Philippe) N'était-il pas l'ami de ce Decazes, le ministre des fusillades par télégraphe? Eh bien! un Guizot, vers la fin du règne de Charles X, n'en a pas moins été accepté par les libéraux d'alors; et, lorsqu'il se présenta dans la société « Aide-toi » sous les auspices de M. Odilon Barrot, les patriotes ne purent empêcher qu'il ne fût à Lisieux le candidat de l'opposition! »
Le National dit encore que de semblables déceptions ne seraient pas impossibles et il cite, à cet égard, la conduite du nommé Thiers, l'un des bourreaux de la rue Transnonain. Le National termine en disant qu'il serait dangereux pour le parti national de recevoir les transfuges et les mécontents que le pouvoir actuel a congédiés ou usés, etc., etc. Ainsi donc, hourra sur les traîtres de 1814 et 1815, hourra sur les intrigants et les courtisans, et enfin hourra sur tous les renégats politiques! Qu'ils m'appellent devant les tribunaux ou en champ clos, je les attends, armé de toutes pièces; je pourrai succomber, surtout sous le glaive fragile de nos magistrats inamovibles; mais j'aurai des vengeurs..., car, ayant rempli les devoirs d'un bon citoyen, le haut et puissant tribunal de l'opinion publique m'approuvera; c'est là toute mon ambition!
DQ
COMMANDANT PERSAT