‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 52 sur 165 · CHAPITRE IT lOi · texte numérisé non relu

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à passer dans Vile de Candie, afin de se mettre à k tfite des insurgés candiotes.

Quant à moi, je laissai de côté les intrigants grecs et étrangers et je suivis le prince Ypsilanti, qui se rendit à Corinthe (1). M. Voutier suivit également la bannière du prince, la seule vraiment honorable dans toute la Grèce à cette époque.

Balcste étant parti, le prince donna le commandement de son bataillon au lieutenant-colonel Tarella, brave officier piémoniais qui fut tué au malheureux combat da Peta (2) où périt également la plus grande partie des phîlhellènes, entre autres mon brave ami Magerski (3). Dans cette triste affaire, le bataillon régulier fut sacrifié et abandonné par les Grecs commandés par Mavrokordato, le Bolivar des Grecs.

La ville de Corinthe n'était, comme toutes les autres villes de la Grèce, qu'un amas de ruines et dé décombres, car les Turcs brûlaient les maisons des Grecs et ceux-ci en faisaient autant de celles des Turcs. Les Grecs se sont repentis plus tard d'avoir détruit lés propriétés turques, car, ainsi que je le leur disais souvent : « Ne brûlez ni ne détruises rien, tout cela vous restera si vous avez assez de courage pour chasser les Turcs »; mais ils n'avaient pas assez do confiance en leur valeur. La citadelle de Corinthe n'est forte que par sa position qui est très élevée et difficile- à gravir; elle n'était entourée que d'une mauvaise muraille,, mais c'en était assez pour contenir une armée de cent mille Grecs, et il n'y avait pas plus de cinq cents combattants pour la défendre, encore n'étaient-ils commandés que par la femme de Kiamil-Bey, fait prisonnier à Tripolitzai Co dernier avait été conduit à Corinthe par Colocotronis, qui se trouvait partout où il y avait du butin à faire. Il parait

(1) Je laissai ma Jeune Turque à Argos» sous la protection du brato capitaine Gubernatis, resté en arrière & cause de sa blessure*

(2) 16 Juillet 1822. (G. S.)

(3) Et aussi le brave commandant Dania. (O. S.)

lot MÉMOIRES DU COMMANDANT PERSAT

quo Kîamil-Bey avait fait dire à sa femme de n'écouler aucune proposition de la part des Grecs et de ne pas s'intimider de leurs menaces, car cette héroïque femme avait déjà reçu les têtes de ses deux enfants que Colocotronis lui avait envoyées, et, malgré la menace que cet homme lui fit do lui en^'Dyer celle de son mari, elle ne livrait pas la citadelle. Elle lui répondit qu'elle retrouverait son mari dans un autre monde où lui, Colocotronis, ne serait pas admis, et qu'elle était résignée à mourir lés armes à la main, ainsi que sa garnison. Colocotronis, furieux, allait mettre à exécution sa cruelle menace. Heureusement que le prince en fut pi^évenu à temps. Par son attitude ferme et résolue, il arracha le malheureux Kiamil Bey des mains de son ennemi.

Pendant que ces scènes dignes de ce moderne Attila se passaient à Corinthe, Nikitas, qui n'était pas encore « turcophage », se laissait surprendre et mettre en déroute complète aux environs de Nauplie par une partie de la garnison qui, après avoir enlevé des troupeaux et des grains en grande quantité, rentra paisiblement dans la place. Cette sortie avait jeté l'épouvante dans Argos et aux environs, aussi vîmes-nous arriver des fuyards en grand nombre qui nous apportèrent ces nouvelles. Effrayé moi-même des rapports des fugitifs d'Argos, non de ce qui pourrait arriver aux Grecs, mais bien dans la crainte d'un malheur qui m'aurait autrement affligé, je tremblais pour les jours de mon Adélé. Je demandai une permission au prince, qui me l'accorda, et je sautai à cheval. Il y a huit lieues de Corinthe à Argos, et malgré la distance et un temps horrible, je ne restai pas trois heures pour faire ce trajet. Je n'étais plus qu'à une demi-lieue d'Argos, lorsque j'aperçus un peloton d'hommes armés de fusils à baïonnette qui en sortaient et qui se dirigeaient de mon côté : « Ce sont des Turcs, me dis-je, Adélé n'est plus! » Livré tout entier èi la douleur, je me laissai approcher par ce peloton sans penser au danger que je pouvais courir si c'eût été des

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Turcs; ccpondant, Je me redressai sur mon cheval et mon premier mouvement fut de mettre le sabre à la main, maïs mon guide me dit : « Kyrie (Monsieur), ce sont des Français, n II disait à peu près vrai, car c'étaient mon bon ami Gubernatis et une douzaine d'Italiens qui venaient re« joindre le quartier général du prince, et mon Adélé était avec eux! J'étais ivre de joie. Cependant, Adélé était pâle et encore tremblante et toute en pleurs dans mes brns. Je compris dans tout ce qu'elle me disait avec vivacité que les Grecs avaient voulu lui couper la tête! En elTct, ces misérables, pour se venger de la déconfiture de la bande de Nikitas, avaient égorgé tous les Turcs qui étaient restés prisonniers à Argos et une bande de ces assassins, étant venus chez le capitaine Gubernatis, encore souffrant de sa blessure, tuèrent le Turc qui le servait et demandèrent la tête de « la Turque du Français », ce fut leur propre expression, et cette Turque, c'était mon Adélé! Le brave et loyal Gubernatis ainsi que ses amis prirent les armes et chassèrent à coups de crosse ces misérables, mais, n'étant pas en sûreté dans Argos, au milieu de cette canaille, ces généreux Italiens prirent le sage parti d'en sortir au plus vite; et, pour soustraire Adélé à la férocité de ces cannibales, ils la mirent dans un sac et la placèrent sur un fine. C'est ainsi qu'elle sortit d'Argos et qu'elle fut encore une seconde fois sauvée. Je lisais dans les beaux yeux d'Adélé le désir de la vengeance; elle me nommait le Grec (1) qui commandait la bande de ces assassins. J'étais déterminé à aller à Argos pour tirer satisfaction de ce misérabb, mais les conseils aussi sages que prudents de mon ami Gubernatis me décidèrent à le suivre. Il est certain que j'aurais été assassiné par les Grecs si j'étais allé à Argos, car que pouvais-je faire seul contre deux à trois cents brigands?

(1) C'était un bandit de Tlle de Céphalonie; il était tailleur, et c*est par ui que j'avais fait habiller Adélé en petit garçon, afin de la déguiser aux yeux des Grecs. Ce misérable avait proposé à Adélé dé rester avec lui. mais elle le traita si durement que cet infâme coquin voulait s'en venger en lVgo^ geanti

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De retour à Corinthe, ma première démarche près du prince fut de lui offrir ma démission et un passeport. Le prince fut indigné de la conduite des Grecs dans Argos qui avaient violé son domicile et assassiné les Turcs qu'il avait pris sous sa protection. Il eut la bonté de me faire les observations les plus amicales, mais mon parti était pris. Je quittai ce malheureux pays où il n'y avait pas plus d'honneur que de gloire à acquérir. Mon départ fut suivi de celui d'une trentaine de philhellènes de tous pays, parmi lesquels je citerai les Français, MM. Justin, Guilbert, Delaurcy, Eustacho Micolon, etc.

Au moment de notre départ de Corinthe, un Grec de Léondari reconnut Adélé et la prévint que son père et une de ses sœurs vivaient encore. A cette nouvelle inattendue, Adélé se jeta dans les bras de ce bon Grec et se mit à san- ^ gloter, et puis, venant promptement dans les miens : « Effendi (père, maître ou mari), me dit-elle, tu m'as promis de me rendre à mon père; tu es bon, tu es généreux, ramène-moi près de lui, etc. » Je lui répondis que je la considérais comme ma femme et que je lui tiendrais ma parole de l'épouser légitimement, si elle venait avec moi en France, mais que je ne voulais plus rester en Grèce. Je lui offris la moitié de l'argent qui me restait et lui dis : c Tu n'as jamais été un seul instant mon esclave, tu es libre; va trouver ton père et sois heureuse avec lui, adieu! » Adélé m'avait écouté avec une grande anxiété, mais lorsqu'elle entendit le mot adieu, qu'elle comprenait très bien et que je prononçai les larmes aux yeux et très ému, comme on peut le croire, elle réfléchit un instant, et se jetant dans mes bras : « Non, non, dit-elle, je ne te quitterai pas, car tu es pour moi plus qu'un père. D'ailleurs, qu'iraisje faire à Léondari? Mon malheureux père a été dépouillé de tout ce* qu'il possédait et peut-être serais-je forcée de me livrer à la brutalité des Grecs pour lui donner du pain, etc. » « Partons », me dit-elle,' mais, s'adressant au Grec de Léondari, elle le pria, les yeux levés vers le ciel.

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