CHAPITRE V
(Novembre 1822 -Octobre 1824)
Départ pour' l'Angleterre, le Portuml et VEspagne. — Campagne de la Catalogne. — Armand Carrel.Pacchiarotti.Fabvier, Mina, Torrijos, etc.*- Le Commodore américain Jacob Jones, -^ Retour en Angleterre. — Les proscrits français. — Mon Adèle. — Expédition de Tarifa; ses suites, etc.
Les publicistes et journalistes anglais étaient mieux informés que les nôtres sur le caractère des Grecs, ainsi que sur leurs prétendues victoires; aussi ne s'étaient-ils pas fait scrupule de publier notre lettre du lazaret. Le colonel Gordon en avait eu connaissance, et, malgré les dures vérités qu'elle contenait, il m*avàit écrit lorsque j'étais à Paris pour m'engager à venir passer quelque temps à son château de Cairns, en Ecosse; j'avais accepté ToiTre bienveillante de ce généreux gentilhomme, mais, malheureusement pour moi, j'étais pressé et excité par le capitaine M..., qui, par ses conseils pernicieux; a provoqué ma ruine et tous les déboires qui m'ont accablé jusqu'à ce jour. Ce malheureux homme m'entraîna en Espagne, etc. J'avais vu à Paris le général Wilson(l), qui, d'après ce que l'on m'avait assuré, avait le projet d'aller servir la cause des Grecs. J'avais communiqué à ce général mon intention de publier un mémoire véridique sur ce que j'avais vu et observé en Grèce; il en avait prévenu le colonel Gordon, son ami, qui, malgré son désenchante-
(1) Le général sir Robert Wilson, homme de tôte et de cœur, défendit avec ardeur au Parlement la cause de la Constitution espagnole et se rendit en Oalice pour soulever cette province. (O. S.)
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meni pour les Grecs, s*empressa de m*écrire pour suspendre cette publication. « Je conçois votre position» m'écrivit ce philanthrope sans égal, mais considérez, mon cher Persat, que votre mémoire ne manquerait pas de faire un tort immense à la cause de ces malheureux Grecs, ainsi je vous oiïre mille francs pour votre manuscrit et je m'engage à vous le rendre lorsque le temps sera arrivé où vous pourrez le publier sans inconvénient pour la cause des Grecs, etc. Tout en méprisant les bandes grecques et plus encore leurs chefs, leur cause était restée belle à mes yeux; j'acceptai donc les offres délicates et généreuses du brave et loyal colonel Gordon, d'autant plus que je n'étais pas très bien en fonds. Un de mes compatriotes, M. Brajoux, ancien fournisseur de chevaux sous l'Empire, venait do me faire passer quatre cents francs, avec la condition do les lui rembourser lors du couronnement de Napoléon II, car mon loyal compatriote était alors un chaud bonapartiste.
Etant parfaitement équipés en uniformes, armes, etc., et ayant nos ceintures assez bien garnies, nous quittâmes Londres pour nous rendre à Portsmouth, afin do nous y embarquer pour Bilbao, où se réunissaient les patriotes français sous les ordres du commandant Caron (1). N'ayant point trouvé de navire pour Bilbao à Portsmouth, nous nous embarquâmes sur un petit bateau pour nous rendre à Plymouth. Nous avions à peine doublé l'île de Wighl, que nous fûmes assaillis par un de ces ouragans si fréquents dans la Manche. La seule petite cabine qui existait à bord du bateau était remplie de fe.mmes et d'enfants; nous-mêmes venions de nous y réfugier pour nous mettre à l'abri d'une pluie glaciale (nous étions en novembre),
(l)L«eominandant Caron. qu'il ne faut pas confondre avec le malheureux lieutenant-colonel CarOn, exécuté en octobre 1822, organise en Janvier 1822 la conspiration de Marseille qui échoue» réussit à prendre la fuite, passe en Espagne, organise à Bilbao, sous le nom de Legras, le principal rassemble* ment des transfuges français; esprit droit et généreux, mats faible et brouillon. Après rincident de la Bidassoa. le 6 avril 1823, les transfuges français durent se retirer jusqu'en Galice. A la Corogne, Fabvicr et Caron achevèrent de se brouiller. Caron ramena vers la fin de Juin à Londres quelques-uns des siens, quarante ou cinquante au plus, dans la plus profonde misère. (O. S.)
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lorsque la foudre vint éclater sur nos têtes av«c un fracas épouvantable, mettant en mille pièces la grande voile de notre malheureuse embarcation. Que Ton se figure la terreur des femmes et des enfants, ainsi que la nôtre! Seul rintrépide capitaine du bateau, conservant un sang-froid unique, n'abandonna pas un instant le gouvernail. Il ne restait pas une seule voile en bon état; nous étions d'ailleurs si près de la côte que nous y fûmes jetés par une mer furieuse qui nous y dirigea malgré nos elTôrts, car tous les passagers travaillent pendant les heures de danger en mer. Les habitants de la ville de Weymouth pressentaient notre naufrage, aussi étaient-ils- prêts à nous secourir sur la plage. Nous en fûmes tous quittes pour la peur et pour un bain soigné et passablement frais. Nous nous hâtâmes de gagner le meilleur hôtel de Weymouth, où nous reçûmes les soins les plus empressés.
Si j'eusse été superstitieux, la tempête à laquelle nous venions de réchapper aurait peut-être été un salutaire avertissement pour moi, mais il n'en fut pas ainsi, car je crois pouvoir dire que les dangers et tous les tracas que j'ai eu à affronter ont plutôt exaspéré mon imagination qu'ils no l'ont aiïaiblid. J'étais d'ailleurs en compagnie d'un homme, sinon sans tache, du moins sans peur. Il n'en était pas de même d'un misérable que le capitaine M... avait recruté à Londres, nommé Aymard; il était plus mort que vif à la suite des dangers que nous avions courus.
Quelques jours de repos à Weymouth nous suffirent pour nous remettre en état de continuer notre voyage; le capitaine du bateau avait réparé les avaries de sa frêle embarcation; il vint nous demander si nous voulions continuer le voyage par mer. Nous le remerciâmes très poliment et nous nous jetâmes dans une chaise de poste qui nous conduisit à Plymouth. Là encore, point de navire en partance pour Bilbao. Nous délibérâmes et nous prîmes la détermination d'aller à Lisbonne, où il y avait aussi une constitution à défendre. D'un autre côté, je n'étais pas fâché
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de ce contretemps, car j'étais allé bien prés de Lisbonne en 1810 avec la brave armée du Portugal, mais mes lecteurs doivent se rappeler que le vieux Masséna nous avait fait arrêter aux barrières de cette ville, barrières que nos invincibles et braves soldats auraient mises en pièces sous les ordres du maréchal Ney ou du général Reynier. J*ai fait une cinquantaine de traversées, petites et grandes, et je ne peux guère en compter que sept ou huit do passablement favorables. Celle de Plymouth à Lisbonne fut une des plus pénibles. La malheureuse goélette sur laquelle nous avions pris passage avait été si maltraitée pendant notre affeuse traversée qu'elle fut vendue et démolie à notre arrivée à Lisbonne, où nous débarquâmes le 10 janvier 1823.
Le général Sepulveda, alors gouverneur de Lisbonne, nous fit un très bon accueil, ainsi que les patriotes de cette ville. L'ex-avocat Carvalho (1), qui était ministre des Finances, nous reçut de même fort bien.
Le capitaine M... avait fait partie de l'armée du Portugal commandée par le brave Junot en 1807 et 1808. Il avait reconnu beaucoup d'anciens patriotes portugais, partisans des Français, qui étaient restés à Lisbonne. Ils y étaient encore lorsque nous arrivâmes aux positions de Torrès- Vedras de 1810; et tous m'assurèrent que les Anglais n'avaient aucun espoir de conserver cette ville; ils en avaient si peu qu'ils avaient déjà embarqué tout leur matériel, avant même notre arrivée. J'ai visité toutes ces positions; elles étaient fortes, sans doute, mais elles n'étaient pas aussi redoutables que celles de la Moskowa, par la raison qu^elles n'auraient certainement pas été aussi vigoureusement défendues, n'en déplaise à l'impudent Wellington, ainsi qu'à ses lâches adulateurs français.
Nous n'étions pas hommes, M... et moi, à rester en réserve lorsque l'avant-garde de l'armée libérale était en
(1) Cet homme peut dtre comparé à nos Barthe, nos Môrilhon, nos Dup!n, etc.» et quelquefob à notre Odilon Barrot.
m MÉMOIRES DU COMMANDANT PÉR8AT
présence de Tennemî; aussi étions-nous à la veille de prendre la route de Madrid, lorsque le général Guillaume Pépé arriva à Lisbonne (1). Je m'empressai d'aller lui rendre visite. Ce général me revit avec grand plaisir; il me fit part de son projet qui consistait à lever un corps de cinq à six mille hommes pour aller soutenir le mouvement révolutionnaire des Grecs; le général me proposa d'accompagner M. Poerio (2), officier napolitain qu'il envoyait en Grèce près du gouvernement grec, afin de régler les conditions de cet armement. Quoique je fusse bien revenu de mon enthousiasme pour les Grecs, leur cause n'en était pas moins celle de la liberté contre le despotisme; d'ailleurs la société de mes deux compagnons de voyage commençait à me gêner n'y voyant point de conformité, de caractère (3), de mœurs et même de but, aussi j'acceptai avec plaisir la mission que venait de me proposer le général Pépé.
Nous partîmes de Lisbonne le 8 février, accompagnés de M. Collegno, jeune et brave major d'artillerie du Piémont, qui avait pris une part active dans la révolution de 1821; ce loyal officier avait été condamné à mort par la monarchie qu'il avait aidé à fonder; c'est ainsi. que les rois parjures et sanguinaires récompensent
(1 ) Li0 général Pépé,. qui avait réussi à 8*enfuir de Castellamare, le 20 mars I821. débarqua vingt jours après environ à Barcelone, d'où il gagna Madrid. 3e Madrid il alla à Lisbonne avec le lieutenant-colonel Pisa, également ugitif de Naples. C'est siir la route.àquatreliouesd'Eivasen Portugal, qu'il ut dépouillé par des brigands à cheval au nombre de dix, brigands improvisés par le faux bruit des sommes immenses qu'il portait avec lui. Les Cortès )ortu(;aisc8 décrétèrent qu'il lui serait donné une forte indemnité. 11 ne resta [ue peu de jours à Lisbonne et s'embarqua pour l'Angleterre où il arriva u mois d'août 1821. H retourna vers la fin de 1822 en Espagne, en passant ar Lisbonne. C'est à ce moment que Maurice Persat le rencontra dans cette ille. Voyant qu'il ne pouvait arriver à rien à Madrid, comme il le dit luiième» il retourna à Londres où il eut son duel fameux avec Carascosa. (G. S.)
(2) Lie fameux patriote napolitain Carlo Poerio, si célèbre par sa détenion au bagne jusqu'en 1859. mort en 1867, était né en 1803. J'ignore si était lui ie compagnon de Maurice Persat en 1823. (0. S.)
(3) lAi capitaine M.^. avait été un fort estimable officier sous l'empire; lais depuis, là passion du jeu, celle des femmes et tout ce qui s'ensuit le récipit«rent dans un gouffre de désordres au point qu'il lui fut impossible ) rester en France, même après notre malheureuse Révolution de 1830. uant à ce muérablé Aymard, de Rouen, il fut acquitté à Perpignan, en 1824, ironie accusé politique, puis livré aux tribunaux civils qui renvoyèrent au igne de Toulon pour faux, escroquerie et enlèvement de mineure.