CHAPITRE V
drapeau tricolores, et réuni tous les réfugiés soldats à la proximité du cordon sanitaire des Pyrénées, il est certain que cette légion serait devenue un corps d*armée français oiïcnsif, et Louis XVIII ne serait pas mort roi de Franco et de Navarre. Les royalistes français de celte époque pourraient contester la justesse de mon raisonnement, mais je leur demanderais, moi, simple capitaine de TEmpire, pourquoi leur gouvernement fit interner sept à huit régiments français en 1822 et pourquoi encore il destitua un si grand nombre d'oflicicrs de tous grades? il y avait bien là quelques motifs, ah! oui, sans doute, et les voici : c'est que l'armée de cette époque était aussi lasse du gouvernement des Bourbons que la France entière; en définitive, pour prouver que l'armée était libérale, je. dirai que j'ai vu passer dans nos rangs environ trois cents sous-oflicicrs et soldats français à la suite de la proclamation suivante :
Soldats,
Seriez-vous sourds aux vœux de la France, vous objets de ses plus hautes espérance? L'amour de la patrie serait-il éteint dans vos cœurs? La liberté, cette noble émanation de Téire suprême qui rend rhomme à la fois juste et vertueux, pourrait-elle ne plus vous enflammer? Le sang qui circule dans vos veines est le sanp: bouiUant des héros de Fleurus, de Marengo, d*Austerlilz, etc., vous êtes tous les fils de ce peuple généreux, digne fondateur de la liberté des deux mondt»;!
Pourricz-vous porter atteinte aux libertés d'un peuple sans devenir Tobjet du mépris et de la haine de toutes les nations civilisées? Vous, jeunes soldats, frères et fils de ces guerriers immortels que l'Europe a cent fois couronnés de lauriers, vous, les héritiers d*uii demisiècle de gloire, vous ne serez pas les instruments des féroces et ignobles volontés de ces hommes sans cœur et sans vertus qui oppriment notre belle patrie, vous ne répondrez pas à Tattente des tyrniu qui traînent Tasservissement de tous les peuples. Venez dans nos rangs, venez dans nos" bras fraternels unir vos armes aux nôtres contre rinjustice et la tyrannie; venez marcher et combattre sous les drapeaux de la République et de TEmpire; venez à la face du monde entier prononcer le serment de vivre libres ou de mourir! et les générations présentes et futures admireront vos nobles efforts et béniront vos noms.
Barcelone, le 14 juin 1823.
Les commîssionnés par les patriotes français faisant partie de Tarmée constitutionnelle espagnole et du bataillon français Napoléon IL Signé: Delaborde, lieutenant-colonel; Ouiez, lieutenant des voltigeurs.
Maurice Persat, chef d*escadron.
m MÉMOIRES DU COMMANDANT PERSAT
Ainsi, si cette procljamation» signée par des individus inconnus (1) dans Tarmée, fit perdre aux troupes françaises de la Catalogne doux à trois cents de ses plus intrépides soldats, que serait-il arrivé si le comité directeur de Paris nous eût envoyé un général renommé, un de ces intarissables phraseurs de la Chambre des députés, si bonsapotres.de la liberté alors, et qui depuis 1830 se sont fait un mérite et un devoir de l'étouffer (2)?
Tous les chefs de corps de l'armée de Mina n'avaient pas obtempéré à ses ordres pour le renvoi des Français à Mataro, par la raison qu'ils étaient les meilleurs soldats de leurs régiments; en outre, ces Français^ sachant que noire bataillon était commandé par des Espagnols, préférèrent rester sous les ordres do ceux qu'ils connaissaient, qui les traitaient bien, de sorte que nous ne pûmes réunir à Mataro que trois cents hommes desquels nous composâmes une compagnie de grenadiers et une de voltigeurs. Les sous-officiers et soldats de ces deux compagnies étaient tous d'anciens militaires qui avaient quitté le drapeau de la Restauration pour venir se ranger sous le drapeau tricolore. Je n'ûi jamais vu.de plus intrépides soldats. Nous avions en outre de nos deux braves compagnies une douzaine d'intrigants qui se disaient tous capitaines, lieutenants ou sous-lieutenants des Cent-Jours; quelques-uns môme poussèrent l'audace jusqu'à se parer du ruban de la Légion d'honneur, quoique pais un seul d'entre eux ne fût porteur d'aucun titre régulier. Les uns avaient des faux passeports français sur lesquels ils s'étaient qualifiés d'un grade quelconque, etc. Quant à nos prétendus légionnaires, je les mis dans un grand embarras lorsque, à défaut
' (1) Delaborde était un faux nom qu'un nommé Hayme avait pris; Ouiez avait été aorgent au 6* léger français et venait de passer dans nos rangs; mon nom seul pouvait être connu, et encore dans la cavalerie seulement.
(2) Sur toute cette agitation intense, provoquée dans Tarmée des Pyrénées par les partisans de l'Empire, voyez les premiers chapitres du livre de M. BiTTARD t>xs Portes» intitulé : Lta Campagne» de la Restauration, Paris, 1899. — V. aussi le t. I«' de VHiatoirt de la campagne d^ Espagne en 1823. d'Abel Huao, Paris. 1824. (0. S.)