‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 67 sur 165 · CHAPITRE V Uf · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Uf

première fois déconcerta Pacchiarotii. Il suivit notre marche rétrograde, qui d'ailleurs était forcée, à cause de la dispersion des Espagnols.

On a vu que nous avions fait huit mortelléà lieues la nuit précédente; nous venions d'en faire encore deux dans les vignes et les montagnes, de sorte que nous étions harassés de fatigue et accablés par un soleil brûlant. Nous nous croyions hors de danger, car les Français avaient cessé leur poursuite dé notre côté pour se mettre aux trousses des Espagnols qui, en grande partie, avaient repris la route de Barcelone. Notre sécurité faillit nous être funeste & Carrel et à moi. Nous nous étions arrêtés dans un village pour y prendre un instant de repos et pour nous désaltérer, lorsque nous entendîmes des coups do fusil sur notre droite et en avant, précisément sur le seul point de retraite qui nous restait. Nous avions prés de nous & ce moment. là M. Hartaux et un nommé Dejean, ainsi que plusieurs Espagnols. Le danger raffermit les courages, et il y allait de nos têtes! Nous primes donc la résolution de passer le défilé déjà occupé par les tirailleurs royalistes, mais, arrivés sur une éminence, nous aperçûmes un escadron de lanciers français qui nous attendaient! Force- nous fut de revenir au village; un seul instant de réflexion me fit craindre que le village ne fût fouillé par les Français; je l'observai à mon brave ami Carrel, qui fut de mon avis et qui me dit : « Que faire donc, mon cher Persat? » — « Suivez-moi », lui répondis-je; j'avais aperçu au milieu d'un champ do blé un gros arbre touiïu dont les branches couvraient la terre. « Voilà notre sauveur », dis-je à Carrel; et nous allâmes nous y blottir, ayant la précaution de redresser les épis de blé avec nos lames de sabres en nous retirant, afin do n'être pas suivis à la piste. Bien nous en prit d'avoir agi ainsi, car, à peine étions-nous sous notre arbre tutélaire que nous entendîmes les voltigeurs français crier : « Au village, au village, c'est là que nous les trouverons! » Ils en trouvèrent, en effet; ce furent M. Hartaux, le nommé Dejean et une

vingtaine des nôtres. Nous n'étions pas très rassurés, Carrel et moi; la guillotine nous paraissait être toute prête à recevoir nos têtes, car, dans ces temps-là, on guillotinait tout comme aujourd'hui pour crime de lèsç-majesté. Dans cette triste perspective, la seule qui m'a toujours eiïrayé, je proposai à mon ami Carrel de retirer nos cocardes tricolores, comme étant le signe de rébellion le plus compromettant dans notre position. Carrel, ayant réfléchi un instant, me répondit : « Lorsque j'ai arboré la cocarde tricolore, j'étais résigné à subir toutes les conséquences que pouvait entraîner cette résolution; notre position est des plus critiques, mais, mon cher Persat, il faut du courage partout; ainsi donc, conservons ces cocardes, desquelles nous étions si fiers il y a quelques instants. » Je m'empressai de serrer la main du brave Carrel et le remerciai de la leçon qu'il venait de me donner. Il y avait quelques heures que nous étions sous notre arbre protecteur lorsque nous entendîmes venir à nous. Notre premier mouvement fut de saisir nos armes, l'un et l'autre bien disposés à faire une vigoureuse résistance. A travers les branches, nous aperçûmes un soldat du 7« de ligne français; ce soldat était monté sur un beau cheval qui, sans doute, appartenait au colonel de ce régiment. Ma première idée fut do laisser approcher le soldat cavalier et de le forcer à nous livrer sa belle monture, afin de nous sauver tous les deux. Carrel m'observa qu'il n'était pas solide à cheval, et m'engagea à me sauver seul. Il venait de me donner une leçon; à mon tour, je lui prouvai que je n'en avais pas besoin quand il s'agissait de dévouement et d'amitié. Je désarmai ma carabine et laissai passer ce pauvre soldat français qui certainement n'a pas connu le ianger qu'il aurait pu courir si je m'étais trouvé seul dans îcite circonstance. Il était alors midi, et depuis notre lépart de la veille, nous étions à jeun; la faim était sup- )oriable, mais la soif nous déchirait les entrailles; mon eune et brave ami, qui en était à sa première campagne,

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