‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 68 sur 165 · CHAPITRE V tu · texte numérisé non relu

CHAPITRE V tu

souffrait encore plus que moi. c Persat» me demanda-t-il, vous êtes-vous trouvé quelquefois daiis des situations plus critiques que la nôtre? » Ma réponse affirmative le contraria beaucoup. Je fus contraint, sur sa demande, de lui raconter les dangers imminents que j'avais courus, soit à la Grande Armée, soit en Amérique, etc.

« Alors, en ce cas, nous pouvons espérer et prendre patience », dit-il. Il y avait près de notre retraite un jeune Espagnol qui travaillait à la terre; nous l'avions bien • aperçu, mais une imprudence de notre part pouvait nous perdre. Enfin, ce brave garçon vint pour partager notre abri, afin d*y faire sa collation et la sieste. On peut juger de noire joie, lorsque nous le vîmes se baisser et relever les branches de notre arbre. Je le saisis à l'instant au collet et lui dis en espagnol : « Calla la boca » (« Ferme ta bouche! » ou, autrement * Silence! ))).«Por dios!»me répondit-il, tout tremblant,» no me mate, visted, senor cabal- Icro, yo soy un pobre infelice », etc. (Pour Dieu! ne me tuez pas, monsieur le chevalier, je suis un pauvre malheureux, etc.) Nous étions bien éloignés de vouloir tuer ce pauvre diable, qui, d'ailleurs, était sans armes. Nous le priâmes de nous permettre de partager son mauvais diner et d'avaler son petit barillet de vin mêlé d'eau,, ce à quoi il se prêta de fort bonne grftce. Nous étions entrés en conversation avec ce jeune homme qui avait au plus de seize à dix-sept ans, et il nous fut aisé de reconnaître en lui un bon constitutionnel, car, après lui avoir déclaré que nous étions des patriotes français de l'armée de Mina, il devint avec nous très confiant et surtout parfaitement rassuré, et il en avait grand besoin, ayant déjà recommandé son âme à Dieu, au moment où je l'avais saisi à la gorge. Ayant pleine confiance en notre prisonnier, nous le priâmes d'aller chez l'alcade du village que nous savions être un « communeros » renforcé, bon patriote, afin de le prévenir de ce qui se passait, car la fusillade avait cessé depuis long^

ut UÉMOIBBS DU COMM.ANDANT PfiRSAT

temps. L'alcade vint lui-même et nous engagea à rester où nous étions. Il nous prévint qu'une trentaine de nos gens avaient été pris par les royalistes français» et qu'il fallait bien nous garder de sortir de là jusqu'au moment où il reviendrait nous chercher. Il eut la complaisance de nous envoyer des provisions et du bon vin, ce qui nous fit grand plaisir. Dès lors, nous ne pensâmes plus qu'a nous livrer au sommeil, afin d'attendre le départ des troupes françaises, lequel eut lieu vers les six heures du soir, à notre grande satisfaction. Le bon alcade tint parole en venant nous prévenir que le danger était passé. Nous allâmes au village où nous trouvâmes une douzaine des nôtres que les paysans constitutionnels avaient cachés, et nous primes ensemble la route de San Ândrès, où nous arrivâmes le lendemain bien fatigués, ayant marché toute la nuit.

Parmi les prisonniers se trouvaient M. Hartaux, de Lyon ; un nommé Dejean, et un sergent français déserteur de l'armée. Tous les trois furent condamnés à mort à Mataro; les deux premiers obtinrent une commutation de peine en vingt années de travaux forcés. Quant au pauvre sergent, il fut fusillé, d'après les lois de la guerre. Les journées de 1830 ont brisé les fers de M. Hartaux. Le nommé Dejean avait eu l'adresse d'en sortir avant la Révolution, mais, arrêté pour des espiègleries de son caractère de chevalier d'industrie, il est retourné au bagne non politique, où il est encore, je crois.

Si l'aiïaire de Mataro avait eu le succès que nouli devions en attendre, il est certain qu'elle aurait produit des résultats incalculables en faveur de la cause de. la liberté; la non-réussite de cette pitoyable expédition produisit le* contraire; elle déconcerta et découragea nos partisans do l'armée française ainsi que les constitutionnels espagnols.

Le maréchal Moncey, convaincu enfm qu'il n'avait rien à craindre du célèbre Mina, vint établir son quartier

Page 1