‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 69 sur 165 · CHAPITRE V il · texte numérisé non relu

CHAPITRE V il

général au village de Gracia, situé à une grande portée d3 canon de Barcelone. Dés lors, cette ville fut à peu près bloquée par terre et par mer, car une douzaine de bâtiments de guerre français croisaient continuellement devant cette place. Pendant les derniers temps, nous eûmes encore quelques petites affaires aux alentours de Barcelone, mais, dans aucun de ces combats, nous ne vîmes paraître le généralissime Mina; il était toujours souffrant des contusions «Donnadiennes». Dans ces escarmouches, Armand Carrel se dessinait de mieux en mieux; que n'aurait-il pas fait dans nos grandes guci:res de la République et de l'Empire? Si la mort ne l'y eût pas moissonné comme des milliers de Français, morts inconnus à vingt et quelques années, il serait devenu général de division à vingt-cinq ans. Quel génie! Quelle âme! Et tout cela est éteint; tant d'intelligence et d'avenir sont tombés sous la balle d'un impudent groupeur de chiffres! Et cet homme est cependant un des protégés de nos ministres actuels .(mai 1838), et ces mêmes ministres ont besoin de son appui à la Chambre des députés. Oh! honte pour eux et pour lui!

Avec des intrigants tels que ceux avec lesquels nous étions obligés de vivre, le service n'était pas attrayant; aussi nos bons amis Pégulu, Lacombc et Desbordes avaient-ils. donné leur démission et quitté l'Espagne. Je* les aurais suivis si Armand Carrel ne m'avait pas engagé à rester jusqu'à la fm, car il avait déjà acquis sur moi une influence morale de laquelle certainement je ne rougis pas. Les géants Kléber, Augcreau et autres dé cette grande espèce d'hommes si rares aujourd'hui se sont bien inclinés devant le Petit Caporal des armées d'Italie et d'Egypte, etc., et, dans Armand Carrel, il y avait du Bonaparte!

On doit se rappeler que j'avais été sévère pour l'exhibition des titres tant pour les grades que pour les croix do la Légion d'honneur; je m'étais, attiré ainsi la haine et

la jalousie de nos intrigants éhontés, aussi fus-je forcé de mettre le sabre à la main avec quelques-uns d'entre eux. Le premier, qui se nommait G..., nous avait présenté un passeport de sous-lieutenant du 11* chasseurs, dans lequel il avait été trompette; cet homme s'était permis de lever son indigne main sur moi; je l'en estropiai pour toute sa vie d'un coup de sabre comme il n'en avait jamais reçu très certainement. Il s'en alla ensuite à Gibraltar, où il vola le cheval du chirurgien anglais qui Tavaît généreusement soigné. Un second se présenta; celui-là s'était annoncé capitaine d'artillerie et décoré des Cent- Jours; il n'avait été réellement que tambourmajor. Malgré sa haute stature, il ne voulut pas, cependant, se battre au sabre de cavalerie, car il connaissait la leçon que j'avais donnée à ce misérable G.<. J'acceptai le combat au briquet d'infanterie. Armand Carrel avait été mon second dans la première affaire; il le fut encore pour la seconde, et c'est avec son sabre que je me battis avec le tambour-major H. G... (1). La garde du briquet d'Armand Carrel était beaucoup trop étroite pour ma main assez large; néanmoins, nous étions sur le terrain; les fers se croisèrent; je me jetai sur mon adversaire qui rompait devant tous les coups droits que je lui portais avec rapidité. Je l'avais atteint danà le flanc; il était niort, sans une épaisse et large ceinture qui fit plier ma lame de sabre; au même instant, je reçus un coup de »abrc dans l'avant-bras droit qui termina le combat par l'intervention d'Armand Carrel, car je voulais prendre ma revanche au sabre de cavalerie. Je pensais que c'était jne affaire terminée avec nos officiers et chevaliers improvisés» mais il n'en fut pas ainsi. Il se trouve partout des aux braves qui, tremblant pour leur vie, inventent de» iropos et provoquent des querelles dans lesquelles ils

(1) Gommo' condamné poIiUque, U a été nommé sous-lieutenant de draons en 1831; U Vient de passer lieutenant à l'ancienneté, mais il n*a pas encore \ décoration de la Légion d'honneur qu'il portait en Espagne.

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