‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 71 sur 165 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La traversée avait été longue et orageuse, aussi* nos provisions étaient-elles entièrement épuisées à notre arrivée à Gibraltar. Je descendis de suite à terre> mais» à la porte du Môle, je fus arrêté par le portier-consigne qui me dit d'un ton sec : « Les insurgés (espagnols n'entrent pas dans Gibraltarl » En eiïet, le gouverneur anglais avait lui-nfiême donné ces ordres, et lorsque je lui écrivis pour lui faire connaître ma position et celle d'une trentaine de Français qui étaient restés avec moi, cet homme eut l'audace de me faire dire par un aide de camp de m'adrcsscr au consul de France; c'était bien ajouter la plus lâche ironie à une sévérité blâmable pour un représentant de la Grande-Bretagne.

Heureusement pour nous, notre goélette était mouillée près d'un brick sarde, commandé par le capitaine Brigante. Ce brave officier avait servi dans la marine militaire de Murât, lorsqu'il était roi de Naples. Il vint nous voir, et lorsqu'il se fût assuré qui nous étions, il retourna à son bord et nous en rapporta immédiatement un bon quartier de bœuf, deux grands sacs d'excellents biscuits, quatre gros fromages, six dames-jeannes de vin et huit paquets de cigares. « Lorsque vous aurez fini ces provisions, me dit cet excellent homme, il y en a encore à mon bord; voilà mon brick; ne vous gônez pas, je suis Français encore, toujours Français! » Ah! oui, certainement il était Français, ce brave légionnaire de l'Empire, car le capitaine Brigante avait été décoré à la prise de l'Ile de Capri.

Il y avait en rade de Gibraltar la frégate la CorisUr tution, la corvette VOntario et une goélette. Ces trois navires de guerre appartenaient au gouvernement des Etats-Unis et étaient sous les ordres du commodoro Jacob Jones. Ce brave et loyal officier, ayant eu connaissance de la conduite du gouverneur anglais à notre égard, m'envoya son fils pour m'inviter à passer à son bord, ce que je m'empressai de faire. « Monsieur le capitaine.

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me ditril, j'ai appris que le gouverneur anglais vous avait refusé Tentrée de Gibraltar; eh bien! moi, je vous offre, ainsi qu'à tous vos soldats, un asile à bord de ma frégate, et je m'engage à vous faire passer aux Etats-Unis aux frais de mon gouvernement », etc. On pourrait croire que rolTre du commodore américain n'était qu'un acte de politique, afin de jeter du ridicule sur la conduite du gouverneur anglais, mais il en était autrement, ainsi que je vais le dire. J'acceptai donc les offres du commodore américain pour mon compte, et j'allai ensuite prévenir mes hommes, qui les acceptèrent de même, et avec grand plaisir, car ils ne savaient plus où aller et que devenir. La grande chaloupe de la frégate vint nous prendre et nous amena à son bord, où nous fûmes accueillis par des cris répétés de : « Vivent les Français! »

J'avais prévenu le bon commodore que nous étions couverts de vermine, étant restés dix jours pêle-mêle avec une centaine d'Espagnols fugitifs, de tous rangs et de tous sexes, qui fuyaient leur malheureuse patrie. Dès noire arrivée à bord de la frégate, un coup de sifllet se fit entendre, et nous vîmes tout l'équipage se mettre sur deux rangs et rester immobile; le commodore avait pris la parole : « Frères (1), dit-il, vous voyez des Français malheureux; ils viennent de se battre pour la cause delà liberté, et ils sont proscrits de leur patrie; les Anglais les ont repoussés de Gibraltar; je les reçois sous la protec'lion de notre pavillon; frères, rappelez-vous les services que d'autres Français ont rendus à notre patrie; je vous propose une souscription volontaire, afm de payer les vêtements dont' ils ont besoin et que je vais leur faire délivrer », etc. Un second coup de sifllet fit rompre les rangs et de nouveaux vivats se firent entendre. Le commodore avait placé son chapeau sur le cabestan et y avait jeté une bourse ^eine d'or; son exemple fut suivi par tous

(1) Le commodore était de la religion des quakers, les religionnaires les plus Tertoeux et les plus hos^fitaliers du monde.

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