CHAPITRE VI
la bonne race; il me donna ritinéràire de la route que j'avais à suivre, ainsi que le conseil d'être très prudent dans ces forêts sans limites. Je quittai Smithlaiid le 27. Ma première étape fut pénible, ayant été surpris par un ouragan épouvantable, qui m'obligea à passer la nuit dans une ancienne cabane de pêcheur sur le Cumberland; heureusement, TAméricain de Smithland m'avait donné quelques provisions pour ma halte, qui nous servirent de dtner et do souper, je dis nous, car ma fidèle Diane me restait encore. Dans la journée du 28, je fus rejoint par un gros Américain qui voyageait à cheval ci armé de sa carabine; arrivé à ma hauteur, il m'adressa les compliments d'usage, auxquels je répondis tant bien que mal, n'étant pas fort dans la langue anglaise; cependant je compris plutôt par ses démonstrations qu'il me proposait de me débarrasser de mon fusil et de mon carnicr, car, malgré mes remerciements, il ne cessait de m'obséder par ses olTrcs de service. Il eut même l'audace de me faire la proposition d'acheter ma chienne, ce qui me détermina à lui signifier impérativement de continuer son chemin. C'est ainsi que je me débarrassai de cet importun. Pendant que mon insolent interlocuteur se dirigeait aussi sur Nashville, je suivis les traces de son cheval, et après deux heures de marche, toujours dans un chemin étroit de la forêt, je me trouvai comme par enchantement au milieu d'un superbe camp couvert de tentes plantées çà et là et autour desquelles . folâtraient une centaine d'hommes et de femmes. Au premier moment, je pensai que c'était sans doute une fête champêtre, comme celles que nous avons en France. « Dès lors, me dis-je, il doit y avoir un restaïu'ant ambulant. » J'avais grand appétit, n'ayant eu à me mettre sous la dent depuis vingt-quatre heures que mes petites provisions de Smithland. En conséquence, j'abordai la première tente, et m'adressent à un des Américains qui se trouvaient là, je le priai de m'indiquer la baraque où je pourrais me restaurer en payant. « Soyez le bienvenu, me répondit en
sortant de la tente le gros Américain que j'avais rencontré quelques heures avant, si vous ne vous étiez pas mis en colère contre moi, je vous aurais invité à me suivre; nous sommes ici tous frôres et alliés, et notre devise est : Paix, amitié et communauté. Soyez donc le bienvenu parmi nous. » Au même instant, un repas copieux et bien arrosé me fut servi par de très jeunes et jolies femmes, ma foi. L*amour m*a souvent bercé et me berce encore souvent aujourd'hui, mais a ventre alTamé n'a pas d'oreilles », dit notre vieux proverbe, aussi ne répondis-je assez longtemps que par des « yes » et des a very well » (« oui », et c très bien ») à toutes les questions qui m'étaient faites. Ma fidèle Diane, sans perdre son temps, fut cependant plus aimable que moi, car, tout en avalant les pièces de chevreuil, buiïalo, etc., que mes charmantes hôtesses lui pro- ' (liguaient, elle les gratifiait tour à tour de caresses à sa façon. Le café et les cigares de la Havane étaient arrivés, car rien ne manquait dans ces champs élyséens, pas même le Champagne; aussi, ayant le cœur réchauiïé par la tête, je m'animai au point que les mots anglais me sortaient do la bouche avec une facilité étonnante. Enfin, en moins d'une demi-heure, le camp enchanté savait qui j'étais, ce que j'avais fait, d'où je venais et où j'allais, etc.
J'avais passé une fort mauvaise nuit, ainsi que je viens de le dire, et ayant confessé avec humilité qu'étant très fatigué j'avais besoin d'un peu de repos, je demandai une trêve de quatre heures, qui me fut accordée.
Pour ne pas vous faire languir, mes chers lecteurs, il
faut vous dire que mes hôtes et mes hôtesses réunis en
communauté sous le titre aiïriolant des « multiplicateurs»,
vous m'entendez, s'étaient assemblés pour mettre en pra-
' tique les dogmes de leur nouvelle religion (1). Quelle bonne
(1) Cette reUffion, qui a fait d'immenses progrés aux Etats-Unis, a sans doute servi de base fondamentale à celle du t Père Enfantin ; ou plutôt du « Père Enfanteur ».
La secte des Mormons ou « Multiplicateurs » est, en effet, née aux Etats-