‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 85 sur 165 · CHAPITRE VI * ' -- IIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI * ' -- IIS

Quelques jours après» nous passâmes la Sabine, qui était alors comme une mer, car nous étions dans la saison des pluies; le 25, nous campâmes aux environs des Nagodoches, première et petite ville du Texas, habitée par des créoles espagnols et par des fugitifs anglo-américains (1). Enfin, après deux mois de marches et toujours campés, nous arrivâmes dans une vaste plaine, à dix lieues seulement de San Antonio, capitale du Texas. Jusque-là nous avions éprouvé des fatigues inouïes dans les forêts et dans les plaines désertes que nous venions de traverser, où nous fûmes forcés de tracer la route pour le passage de nos lourds wagons; le passage des rivières dites la Trinité, les Brazos, le Colorado, la Guadelupe, etc., nous avait de même forcés à construire des chalands, car ces rivières, étaient sorties de leur lit par suite des pluies, qui sont des déluges dans ces pays-là. Néanmoins, jusqu'à ce moment, *nous n'avions pas encore été attaqués par les sauvages. La discorde s'était établie parmi nous; les vauriens Jean Boy et Guil« beau s'étaient coalisés pour faire retirer le commandement supérieur à Fourchy, de sorte qu'il n'y avait plus d'ordre dans notre marche ni dans nos campements, car, attaqué par une violente dysenterie (2), je me trouvais presque à demi-mort dans l'un de nos wagons.

Dans la journée, on avait aperçu quelques sauvages à cheval qui galopaient sur nos flancs; nos guides, familiarisés avec ces sortes de voyages, nous avaientjprévenus que ces Indiens appartenaient à une tribu en guerre avec les Mexicains, et qu'il fallait nous en méfier, d'autant plus qu'ils portaient les signes de guerre. Fourchy, qui avait fait la guerre au Mexique, avait proposé des moyens de

(1) On sait que la Sabine est la lig;ne de démarcatioa entre \m Etats-Unis et le Mexique: c'est sur la rive droite de cette rivière, qui devient fleuve pendant la maison des pluies, que tous les bandits des Ktats-Unis sa rétû^ ffient; la province du Texas fourmille de ces gens tarés, dont Je parlerai bientôt.

(2) Tous nos gens en avaient été aussi atteints par Teau corrompue que nous avions été forcés de boire dans les vastes plaines que nous venions de traverser et dans lesquelles on ne trouve que quelques mares d*eaa sta» gnante.

M HËMOIRES qV GOMMANPAIYT PER8AT

défefia|e,.Au cas d*une attaque nocturne, car ces xnisériableS' Indiçns n'auraient pas eu Taudace de nous attaquer dansr le jour^ i(nàis ses avis ne furent pas écoutés par nos vagabonds 6oy) Guilbeau et consorts, de sorte que les Indiens nous, enlevèrent dans la nuit tout notre parc consistant en cent, cinquante chevaux et mulets, qui étaient sous la garde des loches que |e viens de désigner. Dans leur attaque subite, les Indiens n'eurent pas le temps d'emmener tous nos bœufs de tire, mais, au point du jour, ils vinrent nous les enlever, sans qu'il nous fût possible de nous y opposer, car ils étaient tous à cheval. Une trentaine de ces Indiens, plus hardis que les autres, vinrent nous lancer des- flèches et des coups de fusil dans notre camp, mais ils s'aperçurent qu'ils n'avaient rien à espérer contré, nous, aussi s'enfuirent-ils avec vitesse à notre première décharge de mousquctcric, qui leur blessa quelques hommes.

Il fallait des hommes aussi lâches que Boy, Guilbeau et consort^ pour s'être sauvés devant les Indiens qui nous avaient attaqués, car quatre hommes déterminés les au-^ raient repoussés, tant ces gens-là redoutent les Européens, ainsi que je le démontrerai plus tard. Les Indiens auxquels nous venions d'avoir affaire étaient de la tribu des Comanches, l'une des plus nombreuses et des plus redoutables pour ce. pitoyable gouvernement du Mexique. J'ai oui dire que cette tribu comptait de quatre à cinq mille guerriers.. Son chef se noiiunait Barbaquista. Les Mexicains lui paient un tribut annuel pour conserver la paix. Quelle honte pour ce gouvernement d'intrigants!

N'étant qu'à dix lieues de San Antonio, Curcier y dépêcha un de nos guides afin de réclamer la protection et les secours du gouvernement mexicain. Ce dernier, espérant une forte récompense, nous envoya des hommes, ainsi que des mulets et bœufs pour traîner nos wagons. Enfin, le 20 août, nous arrivâmes à San Antonio sans autre accident.

San Antonio, capitale de la province du Texas, n'a ja-*

mais été une belle ville, mais elle ne devait pas être aussi misérable du temps des Espagnols. Aujourd'hui, elle est comme toutes les autres villes du Mexique dans un état de misère à faire pitié; cela se conçoit, depuis vingt-cinq années de guerres intestines, où chaque parti, tour à tour vain* queur ou vaincu, pille, brûlé et égorge ses ennemis, etc. On peut en juger par les horreurs qui se sont succédé dans cette malheureuse Espagne depuis 1830, horreurs que nos lâches et ignobles doctrinaires considèrent d'un œil morne et indiiïérent, sans y porter remède.

Le gouverneur du Texas se nommait don Ramon Guttierez; Talcade, Antonio Sembrano. Le premier, homme très ordinaire, n'était cependant pas méchant; quant à l'alcade, c'était le plus adroit fripon du Texas,, et plus barbare encore qu'un Indien. Ce scélérat voulait faire fusiller trois de nos engagés parce qu'ils étaient Espagnols (1); ces malheureux, qui avaient été faits prisonniers au fort de Saint- Jean d'UUoa, avaient été mis en liberté et s'étaient rendus à la Nouvelle-Orléans, où Fourchy les avait engagés; nous eûmes beaucoup à faire pour les arracher des mains de ce brigand d'alcade.

Nous ne pouvions pas rester avec des gens tels que le banqueroutier Curcier (2) et ses deux associés en vices et corruption, Jean Boy et Guilbeau; en conséquence, Fourchy, mon frère et moi, ainsi que nos trois Espagnols, ayant déclaré à Curcier que nous ne voulions pas rester plus longtemps avec lui, nous demandâmes à régler nos comptes. , L'alcade fut notre médiateur, et comme il avait tout à gagner du côté de cet escroc de Curcier, nous fûmes forcés de passer par ses volont.és, et sans appel, car dans ces malheureuses contrées l'appel, c'est la prison et les tor-

. (1) ns furent dénoncés & Talcade paa les deux ignobles Joon Bby et Frtn* çois Ouilbeau. deux £tres dignes de la potence.

(2) Ce misérable Curcier en était à sa dixième banqueroute: on sait qu'aux Etats-Unis, on peut faire banqueroute autant de fois qu'il y » d'états, sans crainte de poursuites judiciaires, car chaque état a ses lois et son gottve^ nement particulier, etc.

tores de Tinquisition» en sorte que le misérable Gurcier nous donna ce qu'il voulut; il fallut nous résigner à accepter ce qu'il nous oiTrit,, afin de pouvoir revenir sur nos pas.

Je n'étais pas encofe assez bien rétabli pour entreprendre 'un pareil voyage, aussi eus-je le regret de voir partir Fourchy devant nous, car ayant servi un des trente ou quarante gouvernements mexicains qui se sont succédé depuis l'expulsion des Espagnols, et ce gouvernement ayant été contraire à celui qui existait alors, notre brave camarade devait se hâter de partir, car il n'aurait pas manqué d'être dénoncé par les misérables Jean Boy et François Guilbeau. Enfin, me trouvant eh état de monter à cheval, je partis de San Antonio le 17 septembre avec mon frère et l'un de nos trois Espagnols; les deux autres étaient partis avec Fourchy.

Pendant notre séjour à San Antonio, nous y avions vu arriver les deux tribus indiennes, les Lipanes et les Tankoès, réunies, mais ayant néanmoins chacune leur chef; celui des premiers se nommait Castro, et l'autre Coco, nom singulier! Ces tribus nomades comptaient environ quatre cents guerriers; ils étaient venus chercher le tribut que ces misérables Mexicains continuaient de payer aux Indiens, afin d'être en paix avec eux. Nous n'étions pas tentés de reprendre la même route par laquelle nous étions venus; nous primes donc celle de Baya ou Badilla, située à une dizaine de lieues de San Aiitonio. A quelque distance de la mission dite Saint-Jean, nous fûmes rencontrés par une vingtaine d'Indiens maraudeurs des tribus que nous avions laissées à San Antonio. A leur attitude guerrière, nous nous préparâmes au combat; ces gens-là, qui sont d'une lâcheté incroyable, nous envoyèrent un parlementaire portant une branche d'arbre à la main, en signe de paix. Je m'approchai de lui de même et lui demandai si sa tribu faisait la guerre aux voyageurs français. « Oh! non, me répondit-il, nous sommes vos amis, au contraire; mais pourquoi portes-tu aussi le signe de guerre? je te conseille

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