‹ Mémoires du commandant Persat, 1806 à 1844Chapitre 86 sur 165 · CHAPITRE.VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE.VI

de le retirer, si tu ne veux pas être attaqué par les Indiens. ». Ce signe de guerre était une flamme rouge, que, par prudence, je retirai de la lance que je portais.

Nous étant ainsi reconnus pour amis, je fis. boire une, bonne lampée* d'eau-de-vie à l'Indien, qui m'offrit une escorte; mais j'avais des motifs pour me méfier de l'amitié . de ces gens-là, car, quelque temps avant, ils avaient égorgé, un ancien grenadier de la garde impériale, nommé Jean. Borde, d'Agen; ce. brave s'était vigoureusement défendu contre une vingtaine de ces brigands, et il n'avait succombé que par une trahison des Indiens qui lui avaient dit aussi :. « Nous sommes amis des Français. »

Nous étions disposés à continuer notre route pour la Badilla, mais, sur les observations de notre muletier, qui connaissait mieux que nous le caractère des Indiens, qui nous suivaient de loin, nous revînmes sur nos pas afin de, passer la nuit à la mission de Saint- Jean. Nous avions traversé deux autres missions, celle de la Conception, et celle de Saint-Joseph. Ces trois missions étaient occupées par des moines du temps des Espagnols, et elles devaient êtreimm<)nsément riches en ce temps-là, car le terroir y est d'une grande fertilité et arrosé par des eaux limpides et abondantes. Maintenant, elles ne sont habitées que par quelques misérables familles, qui nous demandèrent la charité et regrettaient le régime des Espagnols. Malheureux pays, ne sortiras-tu jamais de cet état d'anarchie et de désordre?

Le lendemain nous continuâmes notre route sur la Badilla, où nous arrivâmes sans autre accident. L'alcade de la Badilla ne valait pas mieux que celui de San Antonio; comme lui, il détestait les Français, car il voyait souvent les assassins du malheureux grenadier Jean Borde, qu'il avait même la lâcheté de recevoir à sa table, tant ces misérables redoutent les Indiens. Lui ayant demandé pourquoi il ne faisait pas justice de l'assassinat de notre, infortuné compatriote, il eut l'impudence de me répondre :

m(f MÉMOIRES DU*' COMMANDANT PERSAT

it Croyez-vous que pour un Français je voudrais compro-' mettre l'existence de quelques Mexicains, ainsi que la paix de notre pays? » Tel est cependant le caractère et le courage des 6hefs mexicains en général.

Là petite ville de la Badilla a dû être aussi très florissante du temps des Espagnols; aujourd'hui, ses habitants sont dans la plus affreuse misère, tous leurs revenus passant entre les mains du gouvernement, ainsi que des alcades et des gouverneurs militaires.

Près de la Badilla, sur la rive gauche du rio Qbolo, existait aussi une mission très riche; maintenant, elle est habitée par la tribu des Karanames, chrétiens à la mexicaine. Cette tribu compte environ deux cents individus des deux sexes; ils travaillent la terre et s'occupent aussi de la chasse; ils sont plus braves et moins pillards' que les autres Indiens; lorsque les Mexicains sont en guerre avec la tribu des Comançhes, les Karanames se réunissent aux premiers. Ces Indiens m'ont paru être assez prévenants envers leurs femmes et leurs enfants. Les Karanames sont armés de carabines américaines et d'arcs, mais ils préfèrent cette dernière arme dont ils se servent avec une adresse étonnante. Ils portent une espèce de bouclier composé d'une double peau de buflle, en forme de tambour de basque, contre lequel la balle et la lance viennent s'amortir bien mieux que sur nos cuirasses. Presque tous les Indiens, à cheval surtout, se font ainsi un rempart de ce bouclier qu'ils manœuvrent avec une grande agilité.

Nous nous réunîmes à La Badilla à deux négociants do San Antonio, nommés Meramendi et Harochç, qui allaient faire des emplettes à la Nouvelle-Orléans. La rencontre de ces deux estimables Texicns nous fut très agréable, et en même temps augmenta notre sécurité, car ils avaient une bonne escorte. Nous passâmes à la Guadalupe/ petite bourgade mexicaine sur la rivière de ce nom, et, le 9 octobre, nous arrivâmes à San Augustine,

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situé sur la rivière dés Brazos. Là se trouvait le chef dé tous les fugitifs américains (1) qui avaient déjà construit de fort jolis établissements, car la 'petite' ville, de San Augustine était alors en grande prospérité. La dernière révolte des Américains contre le gouvernement mexicain aura amené là destruction entière . de cette petite cité naissante et sans d.oute de toutes les habitations des Américains qui commençaient à couvrir ce pays désert d'établissements de toute espèce, car il faut le dire ici, autant les Anglo-Américains sont créateurs, fondateurs et industriels, autant ces brutes de Mexicains paresseux sont destructeurs et ignorants.

Lors de .notre arrivée à San Augustine, Tun de mes chevaux étant tombé malade, je me décidai à y rester quelques jours, étant nous-mêmes très fatigués de la route que nous venions de faire. Nos deux Mexicains continuèrent leur voyage à notre grand regret, pour la raison qu'ils connaissaient parfaitement la route et qu'ils étaient d'ailleurs d'une fort bonne compagnie. Le chef des Américains de San Augustine fut très prévenant envers nous; il nous oftrit ses services pendant nôtre séjour et nous donna l'itinéraire de la route que nous avions à suivre pour nous rendre aux Nacedoches.

Nous quitâmes San Augustine le 15 et allâmes passer la nuit dans l'habitation d'un Américain nommé Gross; il était absent, mais son aimable demoiselle, la belle Brigitte, nous accueillit avec une bienveillance digne de son sexe. Nous étions arrivés mouillés jusqu'aux os par une pluie diluvienne, aussi la charitable Brigitte s'empressa-t-elle de nous donner des vêtements de rechange pris dans la garde-robe de son père. Nous voulions continuer notre voyage le lendemain, mais elle s'y opposa avec une aimable autorité, à laquelle nous nous rendîmes très aisément, ainsi qu'on peut le croire. Hélas! que sera

(1) Rfttevàn Augustin, ancien ofllcier dans les milices des Etats-Unis.

devenue une si bonne et si belle créature lors de l'invasion sanguinaire et incendiaire du barbare Santana? Le Ciel n'aura pas voulu qu'une aussi charmante jeune fille tombe sous le fer homicide des hordes mexicaines dirigées par l'infftme Santana (1)!

,:Le père de l'hospitalière Brigitte était propriétaire d'une centaine de noirs et de deux habitations qui ne le cédaient en rien aux plus belles que j'aie vues sur les bords de la rivière Rouge et du Mississipi. Les cotons qu'il y récoltait en grande quantité étaient supérieurs à ceux do la Louisiane. Que sont devenues ces habitations? La proie des flammes sans doute, car Santana est connu pour une brute qui ne respecte rien! Puissent donc les colons américains chasser du Texas le dernier des Mexicains (2)! Je fais ces vœux-là, parce que j'ai la conviction que vingt années sufliraient aux Américains pour faire du Texas une des plus riches contrées de l'Amérique du Nord et du Sud, tandis que, restant entre les mains de ces vandales de Mexicains, cette vaste province ne prospérera jamais.

. J'avais pu raconter à la bonne Brigitte mes aventures de la Grèce en 1821; il parait que ma conduite envers mon Adèle l'avait vivement attendrie, car des larmes coulèrent dé ses beaux yeux lorsque je lui baisai la main en lui faisant mes derniers adieux. Elle eut la bonté de nous donner un guide, afin d'aller passer la nuit dans une]|[autre habitation de son père, où nous arrivâmes peu

• (1) Santana ou plutôt Santa Anna (Antonio Lopex de), né- à Mexico en 1798, mêlé à. toutes les luttes de son pays, devint président en 1833, fut battu en 1836 par les Texiens qui proclaméreAt leur indépendance, perdit une jambe à la Vera-Crux en la défendant contre les Français en 1837, fut d« nouveau président en 1841, puis banni, devint dictateur en 1847, puis en 1852. Chassé chaque fois du pouvoir, il se rallia & Maximilien; condamné à mort et gracié par Juarez, il mourut en 1876. (0. S.)

(2) La prophétie de Maurice Persat s*est réalisée. L'indépendance texienne fut assurée par la victoire que le général Samuel Houston, premier président du Texas, remporta en 1876, prés dos b.ords du San Jacmto, sur l'armée mexicaine commandée par Santa Anna. La nouvelle Réuubliaucsans cesse inquiétée par le Mexique, a obtenu son annexion aux États-Unis en 1845. (G. 8.)

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