CHAPITRE VII tôt
Le comte Capodistrias, président de la nation grecque, était alors dans l'île d*Egine. Je me rendis dans cette île, où j'eus le plaisir de trouver le bon et loyal Dutronnequi, depuis son duel heUénique avec le général Livron» cornmissaire de Mehemet-AU, était allé en Grèce pour y servir la cause des Grecs. Capodistrias lui avait donné le grade de capitaine d'état-major, etc. On se battait encore dans la Thessalie; j'appris à Egine que le prince Démétrius Ypsilanti commandait l'armée grecque dans cette partie de la Grèce. Je partis d'Eginc pour me rendre prés de lui, accompagné de quelques Français et Grecs que j'avais recrutés à Egine. Parmi les Français se trouvait le jeune V..., qui s'est fait tuer en Afrique en 1833.
Arrivés à Loutraki (1), nous apprîmes par des fuyards grecs que l'armée du prince Ypsilanti avait été mise en déroute par les Turcs. Les Grecs que j'avais amenés à mes frais d'Egine ne voulurent pas aller plus avant; dès lors, nous nous décidâmes à nous rendre à Corinthe. Je retrouvai cette pauvre ville plus délabrée encore qu'en 1822; il y avait bien un oflicicr d'état-major français qui traçait le plan do la nouvelle ville, mais ce. ne sont pas les Bavarois qui le feront exécuter. Ayant eu à Corinthe là certitude du désastre de l'armée grecque en Thessalie, et ne sachant pas de quel côté le prince s'était dirigé, nous primes le sage parti de nous rendre à Argos et ensuite à Nauplio, où j'eus la satisfaction de rencontrer le généreux colonel Gordon (2) et son digne ami James Robcrlson {3); tous les deux m'accueillirent avec amitié et cordialité.
Je fus tenté un instant de reprendre du service en Grèce, mais il fallait avoir des yeux bien peu clairvoyants pour ne pas s'apercevoir que Capodistrias n'était en Grèce qu'un gouverneur russe, aussi pris-je le .parti de retourner à Modon. Je partis de Nauplic en compagnie de M. le
- (1) Sur Tartuol canal de Corinthe. (O. S.)
(2) V. p. 77 et Buiv. (O. S.) . (3) Jbii. (0. S.)
t^olonel JucKerau de Saint-Denis, qui venait d'être destitué (1) de son emploi de résidant officieux de France auprès du gouvernement grec. Nous traversâmes tout le Péloponése pour nous rendre à Modon, en passant par Tripolitza, Léondari, Kàlamata et Nisi. A Léondari, j'appris que le père de ma femme avait été assassiné par les Grecs lors du débarquement des Egyptiens, et qu'il ne restait de toute cette infortunée famille qu'une jeune fille, qui était la sœur d'Adèle. Les Grecs de Léondari me prévinrent aussi que la famille de ma femme avait laissé d'immenses propriétés dans le pays, ce qui me détermina à revenir en France, afin d'en donner avis à Mme la baronne de Damas dans l'intérêt de ma femme et de ma fille.
Le général Trézel (2), sous-chef d'état-major de la division française en Morée, eut la bonté de me faire donner un passage sur la frégate VAmphitrite qui mit à la voile de Navarin le !•» avril 1829; le 30 du même mois, cette frégate nous débarqua à Marseille.
A ma sortie de quarantaine, je me rendis à Paris; j'écrivis à Mme de Damas pour lui donner avis de ma découverte des propriétés de la famille d'Adèle, mais n'en ayant point reçu de réponse, je me déterminai une seconde fois à m'adresser aux tribunaux; j'avais remis ma procuration à M« Augier, avocat, gendre de notre célèbre romancier Pigault-Lcbrun. M« Augier était un ami de mon ancien camarade Théodore Bouvier, et en cette qualité, il avait pris mes intérêts par pur dévouement et sans aucune rétribution de ma part. {jCS poursuites étaient déjà commencées
(1) M. le colonrl Jurherau de Saint- Denis était un ami et protégé du maréchal Sébastiani; il fut destitué pour une question de fonds envoyés au gouvernement grec par le gouvernement français; il fut d'ailleurs aussi pitoyable diplomate que pitoyable ofllcier. •
Jurherau de Saint- Denis, né en 1778, avait été autorisé, plus de ving[t ans auparavant, à entrer au service de la Turquie comme directeur et administrateur du génie militqire. (0. 8.)
(2) Trétel (Camille-Alphonse), né en 1780: blessé grièvement. à Ligny, il fut nommé général de brigade, grade quMl n'obtint de la Restauration ç^ue îoni do l'expédition de Morée. Servit en Afrique; devint successivement lieutenant général, pair de France, ministre de la guerre; niort en 1860. (G. S.)
CHAPITRB YII Sfl
lorsque je reçut la Tisite» bien inattendue, d*Adâe et d'une estimable dame de sa connaissance. Ce fut pour nous deux une entrevue difficile à décrire; il me faudrait ici une plume autre que la mienne pour dépeindre notre embarras, et puis notre joie indicible; Q y avait sept années que nous étions séparés. < Persat, me dit Adâe, je me suis décidée à me rendre auprès de vous sans le consentement de Mme de Damas, bien convaincue que vous n'abuserez pas de ma démarche. Je vous dois la vie, vous êtes lo père de ma fiUe; oui, je veux être votre femme, et je le serai, si Dieu le permet; mais soyez convaincu que je ne le deviendrai qu'avec l'autorisation de Mme de Damas, qui est ma mère adoptive et qui a eu tant de bontés pour moi. Renoncez À vos poursuites judiciaires si vous m'aimez encore et si vous voulez donner votre nom à votre fille, car si vous les continuez, je déclarerai au tribunal que je ne veux pas être votre femme. • En prononçant ces dernières paroles, Adèle se jeta dans mes bras, tout en pleurs, et en me demandant pardon. C'était à moi à demander grâce à Adèle et c'est ce que je fis; je lui donnai ma parole de cesser toute poursuite et d'attendre avec résignation la volonté maternelle de Mme de Damas, car Adèle m'avait assuré que, si j'étais bien sage, notre union no tarderait pas à avoir lieu. Nous nous séparâmes aussi désolés l'un que l'autre, malgré l'espoir de nous réunir bientôt pour no plus nous quitter! Dans cette heureuse, mais trop courte entrevue, j'eus au moins la satisfaction de me convaincre qu'Adèlo avait reçu une éducation toute morale et religieuse. 11 lui en fallut beaucoup pour résister à mes vifs désirs de reprendre tous mes droits sur elle, car son aimable compagne, qui fût notre mentor, avait déjà perdu l'espoir de ramener sa pupille; je la remercie aujourd'hui dé ses sages et généreux conseils (1).
(1) Au dossier de police de Maurice Persat aux Areh. Nat.» figure un doe«ment daté du 8 août 1829, donnant des renseignements sur sa présence à ee moment à Paris i « ... Il est là pour affaires contre le baron de Damas. Il veut s'adresser à Topinion publique. » Deux autres documents des
2it MÉMOIRES DU COMMANOAIIT PER8AT
En revenant de la Gréce^ je m^étais arrêté à Valence chez mon ami Théodore Bouvier; il m'y avait fait faire la connaissance de MM. Béranger et Clair aîné, marchands de vins en gros, qui m'avaient proposé une partie de leura vins, afin d'aller les vendre aux escadres française, anglaise . et russe stationnées dans les eaux de la Grèce. : Je me décidai en conséquence à me rendre à Valence, mais mes fonds étaient épuisés. J'avais rencontré dans Paris M. le comte de RoflSgnac, ancien maire de la Nouvelle-Orléans, duquel j'ai déjà parlé (1). M. de Roflîgnac était lié depuis longtemps avec M. le duc d'Orléans; je lui fis part de ma position; il me conseilla d'adresser une demande au duc d'Orléans qui paraissait alors porter beaucoup d'intérêt aux ofTiciers de l'Empire. M. le comte de RofTignac apostilla ma demande, qui fut remise au duc le même jour. Le lendemain, je reçus l'invitation de passer chez le secrétaire des commandements de M. le duc d'Orléans, qui me remit cent cinquante francs, desquels je donnai un reçu.. Il est bon d'observer ici, sans méchanceté de ma part (2), que la feuille imprimée sur laquelle je donnai mon reçu ne faisait pas mention des cent cinquante francs que je recevais. J'en fis l'observation au sieur Verret, chargé de me compter l'argent, qui me répondit : « C'est l'usage de la maison. »
. Mes amis Armand Càrrel et Auguste Grenouillet furent plus généreux que M. le duc d'Orléans et moins exigeants que son secrétaire; le premier me prêta deux cents francs sans reçu et Grenouillet trois cents. Avec ces secours-là, je quittai Paris et me rendis à Valence. Mon ancien camarade,. Théodore Bouvier, me reçut comme à son ordinaire,
12 août et 4 septembre de la m^me année traitent du m&me sujet t ■ ... Persat habite toujours rue de Courty, n« 5. Sa conduite est régulière. Il travaille chez les sieurs Mirio. fabricants de limes. 24, rue Richer. Il a toute leur estime. La Gatette des Tribunaux a déjà annoncé son procès contre le baron de Damas.» — Un autre document du 6 octobre parle toujours de ce procès et signiale le départ de Persat pour le Pu7-de«DômeJ(0. S.)
(1) V. p. 182 etsuiv. (O. S.) . (2) On no m'arrusera pas non plu* dMngratitude lorsqu'on verra ma conduite, on 1830, à regard do Loais-Philippe.
CHÀPITRR VII Sil
en vieux frère d'armes de PËmpire. Ses amis, MM. Béranger et Qair aîné, devaient me préparer une expédition choisie en vins, eau-de-vie et liqueurs, et moi, me rendre À Marseille, afin d*y faire mes préparatifs d'embarquement. Mes affaires étant terminées, je fis mes adieux à tous mes bons amis de Valence et quittai cette ville le 15 décembre, bien satisfait de mon séjour et plein d'espérance dans les futurs résultats de mon voyage du Levant. « Ah! me disais-je déjà, si je suis assez heureux pour rapporter une petite fortune, Mme de Damas n'aura plus d'excuse à me donner; Adèle et ma fille me seront rendues, etc. » Ces consolantes rêveries me faisaient supporter avec résignation les dix-huit degrés de froid que nous ressentions alors; mais, ô fatalité! la diligence avait à peine roulé quatre heures, qu'elle versa et, dans sa chute, je fus grièvement blessé. Ce funeste accident nous arriva, dans la nuit, à quelque distance de.Montélimar, où je me fis transporter. Mon ami Bouvier, prévenu de ma catastrophe, s'empressa de venir me chercher. Arrivé très tard à Valence, je fus accueilli par le bon et généreux M. Rolland, notaire à Valence et cousin de mon ami Bouvier, car ce dernier n'habitait pas Valence. Ces deux excellents amis, ainsi que leurs aimables épouses, se disputaient à qui me garderait et me soignerait, mais je les mis d'accord en entrant à l'hôpital, vu la gravité de mes blessures. Enfin, après un mois d'horribles souffrances, je sortis de l'hôpital où j'avais été parfaitement soigné par les bonnes sœurs de cet hospice. Pendant mon séjour à l'hôpital,. je fus traité avec les plus grands soins par M. Forcheron fils, médecin en chef de cet hospice, fonction qu'il remplissait gratuitement. Le chirurgien attaché à cet hôpital, ainsi que plusieurs médecins de Valence, eurent aussi la bonté de me voir souvent. Quant aux estimables familles Bouvier, Rolland, Béranger et Clair aîné, Martin, les frères Fiéron el autres patriotes de Valence, j'eus la satisfaction de les vot journellement m'apporter des consolations et m'offr*!'* leurs
tu MÉMOIRES DU COMMANDANT PER8AT
généreux services. Tous savent que je ne suis pas oublieux!
En sortant de Thôpital, j'étais retourné chez mon ami Bouvier, où un mois de repos et de soins empressés me rétablirent parfaitement. MM. Béranger et Clair aîné, étant toujours bien disposés pour mes intérêts, je quittai encore une fois Valence et arrivai à Marseille sans autre incident. De là, je me rendis à Toulon, où je fis la rencontre du général Poret de Morvan (1). Cet honorable vétéran de la vieille armée avait servi dans la Garde impériale et il était alors commandant de la première brigade de la division du général Berthezène, autre digne vétéran de la vieille Garde. Le général Poret de Morvan m'engagea beaucoup à Faocompagner en Afrique en qualité de volontaire, m'as-, surant que c'était une honorable occasion pour rentreâr dans mon grade et mes services. Ce brave général n'eut pas beaucoup de peine à me déterminer, car une seule raison m'avait fait hésiter, c'était celle de voir le commandement de l'armée expéditionnaire dans les mains d'un général qui portait un nom malheureux et impopulaire : le général de Bourmont (2).
M'étant enfin déterminé à faire la campagne d'Afrique, j'en donnai avis à MM. Béranger et Clair aîné, qui ne s'y opposèrent pas, n'ayant eu d'autre but que de me rendre service dans notre expédition du Levant.
Le général Tholozé (3), sous-chef d'état-major de l'armée
(f) Porel de Morvan (le fr^néral de brifl^ade de la Garde impériale Paul- Jean-Baptiste), baron de 1* Empire, né en 1777 dans TEure, engagé volontaire le 14 août 1792. colonel major da .^ régiment de tirailleurs df la Garde en 1813; général de brigade la mAme année, commandant la 3" division de la jeune Garde, le 20 février 1814. traduit devant un conseil de guerre le 20 décembre 1815 comme coupable d'avoir soulevé la Garde impériale et été à la rencontre do Bonaparte; amnistié en 1817. disponible en 1820, commandant une des brigades de Tarmée d'Afrique te 21 février 1830, décédé à Chartres le 17 février 183*. (G. S.)
(2) Ce général commit sans douta une grande faute m abandonnant les drapeaux français, le 15 juin 1815, pour aller trouver Louis XVIII à Oand. Toutefoij>, sa campagne d'Afrique, ainsi que les grandoi améliorations qu'il a introduites dans l'armée, toutes k l'avantage des oflicicrs et soldats, auraient fait oublier sa conduite des C.ent-Jours. D'ailleurs, les ministres de la guerre de Louis- Philippe, sans exception, nous obligent à regretter M. de Boitrmont.
(3) I#e- lieutenant général Henri- Alexis Tholozé, aide-major général de Tarmée d'Afrique. (0. S.)