‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 11 sur 95 · CHAPITRE XXlir. ay · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXlir. ay

qui l'y vendent ne s'élève à ce degré d'opulence , j'ai presque dit de considération y où j'ai vu s'élever chez nous quelques unes de ces demoiselles. La plupart des Anglais promènent leurs amours dans les classes ordinaires de ces beautés faciles ^ se lient avec elle§ pour le temps du plaisir , font rarement un bail de fidélité , et s'informent plus de leur santé que de leur constance. J'ai connu des gens considérables dont la maîtresse vivait chez une appareilleuse : ik préféraient aller l'y trouver que de l'en retirer, pour qu'elle y allât. Que si quelquefois ils l'ont fait sortir de là, et lui ont donné un appartemeirt , ou plutôt l'ont prise chez eux , c'est qu'il est dans ce monde des nœuds secrets et des sjnipathies ; c'est que la séduction était à son comble, et de tell^ sorte, que cela a fini souvent par le mariage. Il faut avouer que leurs rues et leurs théâtres sopt encombrés de ces Lais subalternes, y déployant trop le cynisme d'un libertinage grossier; mais c'est une séduction sans périls , un vice impuissant dont l'emblème est un arbre sans fruits. Dans ce genre, Iç peuple le plus délicat peut, et doit être réputé le plus corrompu.

Mistress Pove fut la seule idole aux pieds de qui je brûlai de l'encens pendant ce voyage. Rappeler les autres objets d'un culte passager, serait uu mauvais emploi de ma mémoire.

l8 MÉMOIRES DE TILLY.

Je renouvelai connaissance avec une dame illustre par son savoir et son amour pour les belleslettres, mistriss Montague *. C'était une érudite , ce que les Anglais nomment un « blue stocking. ** » Exclusivement anglaise , comme presque tous les individus de cette nation , passionnée pour la patrie jusqu'au fanatisme , elle n'eâtimait que Shakespeare , et les productions du sol britannique : elle voulait bien nous honorer de quelque estime , mais elle était si secondaire, que je l'en tenais

* Elisabeth Montague, qu'il ne faut pas confondre avec Lady Montague. Elle épousa , en 1 74^ , Edouard Montague, petit-fils du premier comte de Sandwich et membre de plusieurs parlemens successifs. Cette dam%, distinguée par son érudition et par son esprit , resta Teuve avec une fortune considérable. Elle en fit le plus noble usage pendant le cours de sa longue carrière qu'elle termina en 1800, à Fâge de quatre-vingts ans. Elle s'était fait remarquer de bonne heure comme auteur, par ses Dialogues des Morts, et ensuite par un Essai sur le génie et les écrits de Shakespeare. Selon le témoignage des contemporains, son imagination était vive et brillante, et sa conversation instructive, piquante et pleine de charmes. Quatre volumes de sa correspondance ont été publiés depuis sa mort, par son neveu Mathieu Montague

** On s'est livré à beaucoup de conjectures pour trouver l'origine de cette singulière dénq^]ination. Nous allons rapporter ce qu'il y a de plus avéré à ce sujet. Mistriss Montague ayant formé une société littéraire qui pendant plusieurs années attira l'attention du public ; cette société fut désignée, dès son origine, sous le nom de Club des bas bleus, et voici à quelle occasion : un jour, à l'une des premières réunions, une personne qui en faisait partie s'ét;^nt excusée d'y paraître parce qu'elle était en déshabillé du matin, Mistriss Montague répondit qu'on y faisait si peu d'attention au costume, qu'un gentilhomme en bas bleus ne serait même pas trouvé mis ridiculement.

Page 1