CHAPITRE XXIII. ag
quitte. Au reste, d'une politesse exquise pour tous les étrangers auxquels elle faisait les honneurs d'une grande et bonne maison , et mettant de la recherche avec les Français qui étaient encore les seuls qui eussent trouvé grâce à ses yeux. Elle avait brisé des lances contre M. de Voltaire , qui avait bien voulu se prêter à ce badinage , en faveur de son héros Shakespeare. D^ns cette discussion animée, elle s'était élevée à tout ce que l'esprit de parti, même dans les arts, a d'exagération, et l'enthousiasme de crédulité. Lui, n'avait répondu qu'avec un ton de modération qu'on ne peut pas le féliciter d'avoir toujours eu, mais qu'il savait allier à une politesse supérieure avec les femmes , ou avec les hommes qu'il voulait traiter comme elles. Ce vieux gladiateur jouant avec une brebis, qui n'était pas jeune noii plus, l'avait instruite et réfutée , sans la convaincre. Elle daignait avoir du faible pour Corneille; mais sa« maladie était désespérée : llnfortunée n'aimait pas Racine ! et pour se constituer plus coupable, elle assurait le comprendre. Cette excellente femme n'avait vu dans V Achille qu'un petit-maître français, et dans AthaUe que la fable d'un enfant.... Elle est* morte en pensant ainsi !!
Vous qui, nés dans son pays, ou dans d'autres lieux que la France , aurez le malheur de partager cette barbare opinion, croyez-m'en, vous
3o MEMOIRES DE TILLT.
n'avez pas entendu la musique de ce grand poète: vous n'êtes pas dans le secret de son talent! J'ai peur qu'il faille être né Français , pour connaître tout ce grand homme ; il triomphera de tous ces arrêts partiels que la majorité de tous les peuples inârmera : rival de Virgile et vainqueur d'Euripide, il sera éternellement l'amour de tous les gens d'esprit de tous les pays qui auront senti son génie : il sera le désespoir de ses faibles imitateurs. Mais pour cela , madame, il faut posséder la langue française comme vous ne la saviez pas, ne pas se plaire exclusivement aux fosses, aux bûchers, aux échafauds, aux cimetières, aux gnomes et aux sorciers; il faut avoir été initié de bonne heure dans toutes les finesses dé son langage , les délicatesses de ses accens , et dans ces peintures si fidèles des tempêtes du cœur; il faut aimer les Grecs , s'être assis dans leurs théâtres , pour goûter sa fable si pure , pour être ravi par son art si naturel, par ce mécanisme vraiment athénien de la tragédie perfectionnée. Laissons, laissons cette littérature shakespearienne à ceux à qui elle suffit. Contentons-nous d'avoir ressus- 'cité la Grèce jalouse de nos théâtres , d'avoir mis plus de philosophie et de pathétique dans nos drames, qu'il n'y en eut dans ceux des anciens , et de les avoir vaincus dans leur propre science. J'avoue avec vous, madame , que Shakespeare est