CHAPITRE XXm* 3l
nn grand homme, et uu grand peintre : mais il n'a pas achevé un seul tableau, mais il n'a pas élevé un monument qui, en attestant son génie, n'atteste encore plus le mauvais goût die son siècle et particulièrement le sien. La rudessse de son âge a tellement passé dans toutes ses composi* tions, qu'il est permis de douter qu'il eût eu un excellent goût dans un autre siècle : vous le savez , il faut acheter une belle scène par deux actes d'ennui , et une vérité par vingt invraisemblances : votre nation même, madame, est partagée sur son mérite : une grande partie de ses compa-^ triotes n'en fait pas autant de cas que nous , une autre partie ne l'entend pas, et M. Hume, l'un de vos écrivains les plus distingués a dit à l'Europe qu'il paraissait plus gigantesque, parce qu'il était plus contrefait. Nous raisonnons davantage nos plaisirs : quelques draperies jetées sur un modèle difforme ne nous réconcilient pas avec une statue colossale, mais sans grâce et sans proportions. On nous a un peu témérairement accusés d'être légers, nous, qu'il faut être si correct et si raison* nable pour charmer : il est vrai que nous exigeons l'élégance.
Comme la littérature d'une nation est l'expression de ses moeurs, c'était aussi sur les mœurs an* glaises que se portaient mes observations et ma critique.
3l MEMOIRES DE TILLY.
Je lie crois pas avoir rien dit encore des maisons de jeu de Londreis , de ces repaires ténébreux , antichambres de l'enfer : ils sont si nombreux, qu'il y a un pîége dans chaque rue pour l'inexpérience et l'avidîlé. Ils mériteraient seuls un chapitre à part, si j'avais le loisir et la volonté de plonger dans ces antres de désolation : il faudrait un pinceau de fer et du sang. Un trait suffira : ils sont plus nuisibles , plus dangereux que ne le furent jamais ceux de Paris, L'ivresse , vice dominant de la nation anglaise , fait des fripons plus hardis et des victimes plus dotiles. D'ailleurs, en France ( les maisons de jeu du plus bas étage exceptées ) , il y avait presque toujours des femmes dans ces rassemblemens ; et quoiqu'elles ne fussent pas de la meilleure compagnie, les mœurs de leur sexe tempéraient toujours l'acharnement des joueurs les plus féroces. Au reste, j'ai vu à Londres une telle fureur de jeu saisir les premiers rangs de la nation, que c'est dans le plus grand monde et parmi les femmes les plus distinguées que se sont faites les plus fortes pertes : plusieurs d'entre elles , en quelques nuits , y ont dérangé toute la vie de leur famille. Mais ce n'est pas même des maisons de cette classe dont j'ai voulu parler, quoiqu'il soit triste d'être exposé par l'occasion et la mode à se ruiner pour vivre en bonne compagnie; je n'ai prétendu faire allusion qu'à ces