‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 22 sur 95 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

» croire toujours sous ses yeux. » Une poudre d'or pétillant dans ses mains nous inonda de torrens de lumière , et répandit l'odeur la plus suave. Le chevalier, qui s'était levé, se précipita enfin à ses genoux ; il en releva des morceaux de la croix , les baisa respectueusement avant de les enfermer dans une boited'or. Jésus-Christlui tendantla main avec bonté, marcha avec lui vers la partie la plus isolée de l'appartement. Là, ils eurent à voix basse une assez longue conférence. Bientôt un nouveau coup de tonnerre se fit entendre , et nous retombâmes dans les ténèbres.

Quand le bon Dieu fut parti, mie telle clarté nous fut rendue, que la pièce où nous étions parut absolument embrasée. L'incendie du palais d'Armide ne jeta point autant de feux. Ils diminuèrent insensiblement, mais ce qu'il en restait éclaira la descente du milieu du plafond, d'un Monsieur, mort depuis quinze ou vingt ans, et père de quelqu'un de la compagnie, qui avait demandé à le revoir. C'était la caricature du commandeur dans le Festin de Pierre. Il appela son fils à voix haute , et l'invita en italien à si'approcher sans crainte. Celui-ci quitte sa place j veut embrasser l'auteur de ses jours, et s'évanouit. Le chevalier sonne : nouvelles ténèbres. Deux valets de chambre entrent enfin avec des bougies, et tous les secours sont prodigués au marquis Massimi , de Milan ,

5o MlÎMOfRES DE TILLY.

tombé en syncope. J'ai ignoré jusqu'à ce jour s'il était bafoué ou mystificateur , mais sa frayeur me parut celle d'un honnête homme.

Le maître du lieu m'ayant fait l'honneur de m'embrasser encore sans me consulter, me mit deux doigts sur le front , à la place où Jésus-Christ m'avait touché. Je fus félicité du sang-froid que j'avais conservé à cette auguste cérémonie. Je reçus l'assurance qu'à la première assemblée , dont celle-ci n'était qu'qne imparfaite image, l'on me révélerait des secrets dont le vulgaire était bien loin de se douter , que je serais affilié à la grande hge occulte, et déclaré immortel. Passant devant une glace , je vis sur mon front une tache dorée : mon premier mouvement fut de l'essuyer, mais au lieu de m'em porter en vain l'épiderme , je pris patience. .

Un très-beau souper fut servi. Les convives l'attaquèrent en affamés , et dissertèrent , en amateurs distingués, sur la cuisine et la gastroaomie : je vis que les immortels mangeaient comme les autres ; pouvais-je en être surpris ? N'avons^ous pas entendu tous parler des banquets de l'Olympe ? et ne dit-on pas, proverbialement, un dîner des dieux ? Je fus placé auprès de la princesse , qui soutint la conversation avec esprit. On parla d'abord de choses indifférentes. Pas un mot de ce qui s'était passé , pas une allusion. Mais enfin ,

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