CHAPITRE XXIV
Quelle étoile n'a pas pâli devant l'ascendant de quelque femme? Il avait épousé une Irlandaise , qui avait été d'abord chez lui sur le pied d'une demoiselle de compagnie de feu madame sa femme : elle se prétendait noble comme le Roi : le public s'obstinait à en juger autrement. J'ai même vu une chanson du plus mauvais goût, qui lui donnait l'origine la plus commune. Quand le torrent de la calomnie se déborde sur quelqu'un qui inspirait déjà l'envie, il n'y a point de digue pour l'arrêter. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'elle n'était pas un parti convenable pour un homme de son ordre; mais comme elle l'a suivi dans son exil , que ses soins les plus tendres en adoucirent l'amertume, que jusqu'au jour où elle est morte, elle a fait sa consolation et son bonheur, qu'avec peu d'esprit, mais un caractère égal, attp.ntif et facile , elle l'avait tellement habitué^ au charme de cette union, qu'il n'a pas pu lui survivre, il en faut conclure que vers le déclin de la vie , il avait fait, par l'événement, un fort bon mariage, et qu'il avait été un meilleur juge de ce qu'il fallait à son cœur que deux amis de sa vie entière , notamment le duc dllarcourt , qui s'éloignèrent de lui sans retour , fort ridiculement à mon avis , parce qu'il s'était marié à sa fantaisie. Le devoir de l'amitié est, sans doute, d'offrir un bon conseil k son ami qui fait une sottise : les preuves en
sont de la pardonner, et surtout de l'excuser dans le monde, quand elle est faite. D'ailleurs qu'est donc Torgueil quand il s'agît d'une affection qui va teindre le reste de la vie de sa couleur ? D'ombre à ombre je ne te cède pas , disait nn ibort à un autre. Cela ne peut-il pas se dire dès cette vie? Les hommes sont-ils plus que des ombres? Pourquoi né choisirai t*on pas librement l'ombre avec laquelle on veut cheminer jusqu'à la borne où elles s'évanouissent toutes ? Le comte d'Egmond , malgré tout cela, était généralement estimé. Je m'adressai à lui. Après l'avoir bien mis en mesure de prononcer entre moi et labbé, je lui demandai son opinion. «Les choses, me dit-il , » ont été poussées si loin, queye vous conseille » de Vous' battre avec M. de la C** ; mais , en » même temps, vous devez réfléchir que de le » tuer serait fort blâmable , et d'en être tué sou- » veraînement ridicule. Voyez à concilier tout » cela. » Le conseil était effectîVeriietit un peu compliqué ; mais je m'appliquai , et je réussis , à simplifier la question.
J*engageaî le baron de Batz à nous servir de témoin. M. de la C**, qu'il avait prévenu , arriva sur le terrain où je l'attendais, avec le maintien qu'il atait eu dans les temps les plus militaires de sa vie. Après nous avoir fait placer à dix pas l'un de l'aiitre, Batz prononça que nous tirerions en-
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semblé à un signal convenu. Je reçus le feu de mon adversaire , qui me reprocha de ne pas hii avoir rendu le mien. « Il ne tient qu'à vous de » recommencer, lui dis-je, maid je ne tiré plsis » quand f al tort, » Il voulait insister, me demandant avec beaucoup de fermeté de ne prendre nuU^nent acte de son état. Aussi n'en ai-^je pas dit un mot) répondis-je. Le baron s'empara de iui, haà fit prendre mon bras^ et nous nous en réfvinnies. Je fuft dîner chez M. d'Egmond, qui m'approuva. « C'est fort bietti, monsieur, lui 31 dis-je, vous me donnez les éloges qu'il faub » donner à la fortune : si elle m'avait laissé tuer, 9i je n'étais qu'un sot. »
M"' d'A** se mit k m'aimer à là folie, après le jeu inégal qu'elle m'avait fait jouer. Pour moi , je vis clairement que je ne sentirais jamais rieb de sérieux pour elle, puisque je ne m'y attachais païf^ davantage après l'espèce de danger qu'dlè m'avait fait courir. Mon projet était, depuis longteitipi , d'aller à Maestricht foire une visite à M. de Maillebois : il m'avait marqué qu'il comp* tait éti'e employé, et que je pouvais compter de servir Auprès de lui avec honneur et agrément. C'était un noble prétexte pour jeter ma très-légère ehatne,qui n'était attachée que par Un fil. Le niàrquis de D** m'àyant proposé de m'accompagner, noUà partîmes pour la Hollande, où
nous arrivâmes sains et dispos , malgré quelques infortunes communes à tous les voyageurs , sur de mauvaises routes , avec de mauvais postillons^ de mauvais chevaux , et une mauvaise voiture.
Je note proposais surtout , dans cette course, de lire au comte de Maillebois une Histoire de la Béi>olution, que j'écrivais alors , depuis son origine, et que je comptais suivre dans la succession des £siits et des temps. L'histoire contemporaine est si difficile à écrire , qu'avec cette méthode si claire et si séduisante en apparence , je n'aurais pu rédiger qu'un journal maigre, sans preuves, sans liaison dans les £siits dont les ressorts sont voilés aux yeux qui en sont trop près, eussé-je eu la plume de Tacite. Les grandes scènes de la vie ont un point d'optique comme les décorations des théâtres; et la lunette de l'observateur ne peut aussi être fixée que sur un point, pour les découvrir : trop raccourcie , tout se confond ; trop étendue, rien n'est distinct. J'ai jeté moi-même au feu mon manuscrit. Sévérité paternelle fort à sa place, puisque la fureur de l'esprit de parti , qui gâterait les meilleures choses , y dominait si singulièrement, que tout y fut loué de bonne foi et avec excès , par tous ceux à qui je le lus alors , qui, dans d'autres temps, m'auraient peut-être chicané sur un hémistiche ou sur une chanson . Je revins de Maestricht avec la tristesse d'avoir