‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 35 sur 95 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

franchir un homme d'honneur ? Mais enfin , nous eûmes le tort de nous communiquer une bonne fortune , qui ne cessait d'en être une que parce qu'elle avait été trop divisée. M. de Meilhan entendit nos indiscrétions , et voulut en profiter. C'était un amant assez ridicule ; tout le monde n'est pas obligé de plaire pour faire FamoUr. Voyez sa toilette ! elle est déjà plus recherchée ; il passe , repasse sous les fenêtres ; il regarde avec affecta* tion , pour ^tre regardé. Il montre sa bague , il va jeter un tendre baiser; mais plutôt, c'est un auteur, il écrira. Son billet est absurde, comme son amour ; mais la petite bourgeoise remarquera . qu'il sent la poudre à la Maréchale y -et que le papier a des vignettes couleur de rose : la légende est, Amoureux et discret; la devise du cachet, L seule*. Tout cela n'est-il pas bien neuf et bien touchant? Eh bien! ce qui eût échoué au fauboitrg Saint-Germain , réussit dans im comptoir ; que divS-je? dans la petite pièce qui le suit, et qu'il ne tiendrait qu'à la belle dame** d'appeler son salon.

Quelques jours après, très-mystérieusement, il me prend , à part avec le vicomte de C** : « Messieurs, je sais que vous allez quelquefois

* C'est vrai , à la lettre.

** Expression du plus mauvais goût, généralement adoptée par tous les subalternes de mauvais ton.

8o MÉMOIRES DE TILLY.

» chez la fausse M"*' La C**. Je vous préviens que » vous y courez le plus grand danger : j'ai man- » que d'y être assassiné par son mari , qu'elle avait » fait cacher sous soii lit. Je ne m'en suis, tiré x> qu'en abandonnant ma bo'orse et ma montre : >» c'est une caverne , gardez-vous d'y retourner. » Ce récit fait avec tous les symptômes de l'effroi, l'air de l'intérêt et de la candeur, nous donna beaucoup à penser; et le vicomte m'assura trèspositivement qu'il n'y remettrait plus le pied. J'étais d'abord de son avis. Mais après avoir repassé dans mon esprit toutes les preuves de Tinnocence, et, pour ainsi dire, les traits de caractère de cette femme douce et facile , ses terreurs naïves d'être surprise par son mari , son abandon et sa bonne foi dans les instans qui expliquaient son moral par son physique, j'en conclus, sans effort , que M. l'intendant était un calomniateur éhonté et maladroit , et que cette femme n'était ni un monstre , ni la complice d'un assassin.

Je fus chez elle dès le lendemain. Je me souviens que je pris un petit pistolet de poche, que je ne crois pas même avoir chargé ; plutôt comtne suite d'une tradition routinière, que la précaution de la peur. Tout s'étant passé comme à l'ordinaire, j'en vins à l'histoire hideuse de M. de Meilhan. Elle en rit d'abord comme un enfant; mais quand nous fûmes à la partie intéressante

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