‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 37 sur 95 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

moins dans la rue , et me jetant à ses genoux ^ au milieu de la boue , dans l'instant où elle allait monter en carrosse : a Vous me prendriez pour » fou, luidis-je, en saisissant le bas.de sa pelisse, j> si vous n'aviez pas déjà lu dans mon cœur , et 3» connu le supplice auquel je me suis condamné » depuis que je m'attache à vos pas. N'aurez- » vous point pitié d'un amour que je ne saurais » surmonter, et qui causera ma mort y si vous ne » le partagez!! » ( Tout ce pathos fait rire quand on est de sang-froid , mais il ne faut jamais marchander l'enthousiasme et les formes dramatiques avec les femmes , surtout avec les jeunes. Celles qui sont corrompues et vieilles ne s'y laisseraient pas attraper, mais aussi ne valent -elles pas ces frais-là, et l'on n'en prend pas la peine avez elles ).

a Monsieur,... monsieur,... vous me perdez ,...► » relevez-vous.

» — Et moi, madame, je suis perdu, si vous ne » me parlez pas.... Je ne demande qu'un mot, i> qu'un instant, et je m'éloigne pour toujours de » votre présence, si je ne réussis point à vous » persuader.

» — Monsieur,.... laisssez-moi passer,. ..je vous » en conjure.

» — Où puis-je vous voir?

» — Nulle part.

Cp MÉMOIRES DE TJLLY.

. » — Je vais suivre votre carrosse. « Elle y monte , la voiture s'éloigne comme un trait. Je cours ^ et la suis. Le trajet n'était pas long ^ je la vois ei^rer : Un présent au laquais , qui se

. fait prier d'abord, et qui ^ bientôt apprivoisé , m'apprend le nom, et mille autres détails qui me semblent du plus grand intérêt. Le point essen«tîel était de causer avec la femme-de^chambre; mon nouveali confident la décida à venit* me trou^ Ver sous une porte Ou je liii fis toutes les protés^ tations des vues les pilus pures d'une part, et de la magnificence de ma gratitude de l'autre. Elle mInVita à me retirer sul'-le-charap , surtout à ne plus me coiifier à un laquais , à revenir le lende* main au mém€l lieu ^ à dix heures du soir , et à ne pas douter qu'elle ne tentât tout pour me servir, autant que son honnêteté et ses principes cadre-* raient avec mes désirs. Elle ajouta que j'étais assurément le monsieur dont sa maîtresse lui avait souvent parlé. Ce dernier mot lui valut un baiser

, et un louis , et je me retirai aussi heureux que si j'avais eu un rendez- vous avec sa maîtresse.

Je ne doute plus du succès , me disais*je , la femme-de-chambre me seconde; je reverrai demain celle qui vit auprès de tout ce que j'aime, dont la main pare ses charmes chaque jour, qui leur ôte chaque soir cette parure dont elle a si

' peu besoin Elle a parlé de moi!.... Nous nous

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aimons! c'est évident*... Une sympathie réciproque nous poussait Tun vers l'autre. Je veux que cet attacbeknent soit durable , qu'il soit le dernier,.... peut-être ; qu'au moins il ne ressemble pas à tant de feux pales dont j'ai brûlé, qui n'ont porté dans mon àme qu'uiie chaleur factice qui l'a flétrie sans lacalnaer! t

Qu'on ne pense pas que j'exagère , j'ai fait vingt fois dans ma vie de ces résolutions-là, et la mauvaise habitude en triomphait. Plus écolier que personne en amour , je passais pour un cœur de bronzé, qui ne trouvait de plaisir qu'à tromper ,^ susceptible de jouir , mais indigne d'aimer. Comment s'en étonner; puisque j'affectais de dépré* ciér en public les sentimens qui m'intéressaient le plus? Une mauvaise honte et de mauvais exemples m'inspiraient le langage d'un mauvais sujet , quand j'étais cajpable de toutes les faiblêisses de la bonté , ouvert de toutes parts aux plus tendres émotions, et digne de goûter l6 bonheur de l'homîne délicat qui n'aurait aimé qu'une s6ule femme. C'est amsi qu'on passe sa vie à se donner l'air d'un méchant; et les vrais méchans sont là qui volis prennent au mot. Une réputation défavorable s'établit , le monde regarde tout ce qui là consolide; il détourne les yeux de ce qui pourrait la détruire. Trop tard on voudrait changer l'opinion , elle est écrite sur des tables d'airain où il

n'y a plus de place pour tracer les faits honorables ; la Renonunée a parlé : il est faux qu'elle ait plus d'une voix, quand c'est le mal qu'elle a dit d'abord.

Si quelque chose pouvait rendre barbare pour les femmes , c'est de songer qu'elles ne méritent aucune indulgence, parce qu'en général, elles n'en ont aucune. Elles sont dans le grand monde les exécuteurs publics des salons, comme les femmes de la révolution ont été des ministres de vengeances atroces dans les. rues. Leur méchanceté se met derrière leur faiblesse , et l'homme blessé va rarement les y chercher. Que s'il viole ce frêle retranchement, elles taxent de lâcheté celui qu'elles attaquaient elles-mêmes si lâchement , sans danger : des sots qu'elles immoleront demain , se réunissent à elles aujourd'hui , et vocifèrent de concerL Us s'allient avec elles contre leur allié naturel, et persécutent, en attendant leur tour, celui, que, par un retour sur elles-mêmes, ils auraient dû préserver de ces traits, qui se seraient émoussés, si des mains d'hommes n'avaient pas tendu l'arc des illusions. Vieillir avec vous, ce serait le premier des biens sans doute, mais si cette rare consolation vous est déniée , vivez avec la nature et les morts Il y à des arbres et des livres partout!

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