CHAPITRE XXIV
Je fus exact au rendez-vous , et Fofficieuse suivante aussi.
J'appris que sa maîtresse était une fille de condition (M"*' de Saint-F** de V**), née en Corse. Sa mère était Ecossaise , et Tavait recommandée , à l'heure de la mort, à un Anglais de ses parens, M. B...n, qui maintenant voyageait avec elle. Ce dépôt précieux était tombé dans des mains généreuses; il l'avait traitée comme sa fille jusqu'au moment où, éperdument épris d'elle , il avait voulu abuser de ses droits et de sa position. Il éprouva plus de résistance qu'il n'avait prévu ; mais il y avait loin de résister à son tuteur, à la hardiesse de se déclarer pour un autre , à ses yeux. Voilà ce que me dit la confidente , et ce que j'avais confusément démêlé. Néanmoins une entrevue était l'ob- }et de tous mes souhaits. Ma protectrice m'assura qu'elle avait fait craindre que je ne me portasse fortement aux dernières extrémités : la peur d'être compromise avait paru inquiéter vivement sa maîtresse. Je ne la quittai qu'après avoir obtenu l'assurance qu'elle me procurerait un entretien , le lendemain , par l'artifice ou la persuasion. Elle réussit au-delà de mes espérances , et m'introduisit dans l'intérieur du sanctuaire : là, j'essayai , par tous les moyens , de fléchir la divinité à qui je venais de me consacrer. J'entendis de sa bouche que son cœur était libre ; qu'elle n'igno-
94 MJÉMOIRBS DB TILLT.
rait pas que s'engager dans une passion c'était renoncer au bonheur ; qu'elle n'avait pu résister au plaisir de me prier elle-même d'abandonner pouf toujours le projet que j'avais conçu de là rendre sensible ; qu'elle me croyait trop d'hon-* neur pour lui faire payer du repos de sa vie quelques douceurs passagères , que son tuteur saurait bientôt mêler de mille amertumes , etc. etc. C'était mon tour de pérorer quand le tuteur arriva. Je n'eus que le temps de me jeter dans un cabinet, froid comme la saison (au mois de jan* vier) , derrière un paravent vermoulu , où je crus rester douze heures : quatre au moins s'y écoUf* lèrent, M. B..,n ayant prolongé un entretien de monosyllabes très-avant dans la nuit. Quand jp reparus, elle était si effrayée, et moi, si glacé , que je ne me fis pas répéter de descendre sana bruit, et d'observer à la porte si je n'étais pas suivi. La femme de chambre qui m'éclairait, m'ofi^ frit très^honnêtement pour le lendemain un ren» dez-vous dans la rue.
Le lendemain , je ne fus pas tué , par un miracle. On ne peut être en un plus grand péril. On n'y peut échapper que par une protection signalée de la Providence suprême.... Il me semble que c'est hier : je logeais chez un étourdi qui n'était propre qu'à faire des sottises ou à en com* seiller. Il me persécutait pour monter un cheval