‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 42 sur 95 · CHAPITRE xxnr · texte numérisé non relu

CHAPITRE xxnr

Touraèrie, voyageant en curieux avec madame sa femme , et une parente sous sa protection. Notre train consistait en une fem!me de chambre et un laquais , qui ne commirent point une indiscrétion dans tout le voyage, feu souhaite autant à quiconque sera obligé de se mettre dans la dépendance de ses gens, et de leur confier son secret Nous nous rendîmes àMiddelbourg en Zélande ; etj*eus bientôt l'heureuse perspective d'une addition dans ma famille; mais les voyages ont toujours été funestes à la propagation des races : un cahot emporta ma postérité , et cette superbe espérance ne se renouvela plus. Cette fleur légèrement touchée de la rosée du matin , n 'entr'ouvrit plus son calice.

Nos jours passaient avec la rapidité des nuits heureuses. La ville de Middelbourg offre peu de ressources ; mais à l'aurore d'une passion véhémente, on préfère (moi, du moins) se promener silencieusement avec ce qu'on aime , à des plaisirs plus vifs dans un cercle d'indifférens. Quelqu'un qui m'avait vu à Maestricht, chez le comte de Maillebois, répandit dans la ville djp Middelbourg que j'y étais arrivé. Cette rumeur parvint au grand -pensionnaire de Zèlande, qui, vêtu d'un habit vert galonné , et armé d'un couteau de chasse fort extraordinaire , vint me faire une visite d'après-midi , en compagnie de deux algua-

I OO BIEBCOIRES DE TILLT.

zils de fort mauvaise mine , qui Fescortèreiit jusque dans mon antichancbré. Il établit fort éloquem-^ ment, qu'il serait fort dangereux pour lés gouverneinehs de tolérer que des étrangers , de quelque qualité et condition qu'ils pussent être , vinssent se fixer chez eux sous un nom supposé ; que plus celui qu'on portait était connu , plus on était obligé de s'en honorer, sous peine d'être soupçonné de desseins attentatoires à la sûreté de l'Etat; qu'il me priait aussi, par suite de son zèle pour la conservation de Phonnéteté publique et des mœurs, de lui exhiber mon contrat de tna* riage ; de lui déclarer ,* en outre , dans un procès-» Verbal, à quelles fins j'avais changé de nom, et. élu mon domicile dans la ville et cité de Middelbôurg; ^uels étaient mes vues , desseins, projets et plans..... J'interrompis ce verbiage, en priant ce galant homme de ne pas s'échauffer dans son hamois ; que je n'avais pas l'habitude de voyager -avec mon contrat de mariage; que je le croyais ibu de penser que, si même j'en étais nanti, je lin en donnerais communication ; que je n'avais ^ en aucune manière, élu mon domicile dans sa Mlle, où je n'avais trouvé que d'excellent poisson; que pour un séjour aussi borné que celui que je > me proposais de faire à la Cloche d'argent ^ où je faisais une dépense très -raisonnable, il m'avait semblé fort indifférent de m'àppéler Charles

cfiAPiTRi^ xmv. loi

ou Guillaume; que j'avais craint les honneurs qu'il aurait vpuli*, rendre à ma femme (il vit que je mç' mpquaia de lui) , et que, pour terminer une visite qye je trouvais déjà trop longue (il rid^ sqn froji^t; et rapprocha ses sourcils, d'une façon particulière et hideuse), je condescendrais à lui laisser parœurir quelques papiers qui répondra^ient suffisaimment à tout. Ce disant, jç mis cous son menton un passe-port de M. le comte de M^rcy, gouverneur des Pays*Bas, et quelques lettres du comte de Maillebois , dont le nom devait être familier à dea oreilles hollandaises. Pendant qu'il y jetait les yeitx , je le prid trèslaconiquement de ne pas se déranger plus longtemps, et de me rendre aux. douceurs de. la paix conjugale ; j6 lui reprochai avec assez de sécheresse d'avoir excité une émotion toujours dang^* .rebse dans le sein d'une épouse adorée que son air rébarbatif avait inquiétée. Je le prévins que le premier soleil me verrait partir tles murs soumis k son autorité. Il était piqué , et me fit l'honneur de répliquer que cela nœ plfeiisait à dire ; qu'il était de son devoir de s'opposer à mon départ jusqu'à ce qu'une lettre de M. de Maillebois, ^ lui directement adressée, l'eut informé, par un compte satisfaisant , des détails et particularités de mon voyage , et de mon séjour incognito en Zélande. Je lui témoignai combien j'étais channé

102 MEMOIRES DE TfLLY.

de le trouver si raisonnable, puisque je serarîs dans l'obligation, comme j'en avais eu le projet, de rester huit ou dix jours de plus avec lui : je 1^ priai de s'asseoir pendant que j'allais écrire à M. de Maillebois , voulant lui reipaèttre \ l'instant , et à lui-même, la lettre qui nécessiterait la ré^ ponse qui me rendrait jna liberté; car, ajoutai-je, je me regarde comme prisonnier de guerre dans la citadelle où vous commandez avec tant de distinction en temps de paix. Il remarqua avec beaucoup de sagacité que les Français étaient persifleurs, et très-plaisaiis ; je lui protestai qu'il était plus plaisant que tout ce que j'avais vu : après un compliment qui lui parut si flatteur et si direct, il se retira avec force excuses, et révérences faites d'aussi mauvaise grâce qu'on en puisse voir. Mais comme il les répétait en? arrière , avec tout le savoir-vivre possible, il perdit l'équilibre sur la première marche d'un escalier fort obscur, et roula fort long-temps avant de se re-trouver debout, ce à quoi l'aidèrent les deux acolytes qu'il avait amenés» J'eus l'air de ne pas croire à son accident ; et après un ou deux <c J'ai » l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, prenez j> bien garde 2^, je rentrai en fermant la porte à double tour : il put l'entendre, et juger que ce n'était pas là qu'il trouverait les secours de la Faculté , s'il se rompait le cou.

CH A.PITAE XXIV. I o3

J'aurais dû me douter que tout cela n'était pas naturel, et que ce magistrat était poussé par quelque instigateur caché; C'était la pure vérité ; et notre tuteur avait envoyé après nous un de ces honnêtes geips . toujours prêts à se charger, pour de l'argent , d'une mauvaise commission. Quoi qu'il en soit^ le hasard me fit rencontrer,, dans la soirée, le comte de R**, colonel d'un régiment allemand au . service de leurs Hautes Puissances : il* était en garnison assez près de Middelbourg. Je l'avais connu à Spa. Il accepta la proposition que je lui fis de venir souper avec ma femme, que je lui avouai bien vite ne l'être pas. Je lui racontai, fort en détail, l'équipée du pensionnaire : nous en rîmes. Il se chargeait de me faire expédier des passeports, dès le lendemain. Je m'y refusai. Je n'avaisT rien de mieux à faire que de rester là ; ensuite , je ne voulais en sortir qu'avec tous les honneurs de la guerre. La réponse de M. de Maillebois ne se fit pas at« tendre. Le pensionnaire eut encore l'honnêteté de venir Im-même me la communiquer ; ii m'offrit de partir, ou de rester. Mon choix ne fut pas douteux , je pris congé de lui à Finstant même , et le prévins que nion départ était fixé au matiii du jour suivant. Il était devenu d'une politesse si recherchée , qu'il me fit toute espèce d'instances pour dîner avec lui le lendemain ; mais son invi-

ïo4 MÉMOIRES DE TILLT.

tation ne comprenant pas M""* de la Tournerie , je ci*tts devoir la rdPuser^ .,

Quitter Middelboùrg n'était pas tout ; il fallait aller ailleurs. Un ravisseur et sa proie n'a pas la consoience beaucoup plus trânq[uille qa^xm maU faiteur. : que dis-rje! u-en est^-qepas un? Je crus que Gand m'offrirait un sûr asile ; j'y voulais déposer M"' de V*% et me rendre ^eul à Bruxelles pour juger le terrain, et confier mon secret à M« de Mercy , dont j'attendais de l^bodulgence et uli bon conseil. Nous montâmes donc en voi-* ture, par le plus beau temps du monde , pour aller nous embarquer à Flessingues.» Abis c'était un calme perfide; nous fumes assaillis en mer^ dans ce court pissage^ d'une si épouvantable tempête, qiie nous manquâmes de périr. Nous débarquâmes enfin au Sas-de-Oand, au milieu des éclairs et du tonnerre, sous un ciel conjuré contre nous , à ce que disaient, mes deux corn* pagnes intimidées et à demi mortes.

D'autres aventures nous attendaient là.

La justice du pays réclama ces ^hmesj rames à leur famille par un réducteur. Je me donnai bien de garde d'oppôsef* la moindre résistance : ces (iames n'étaient que deux voyageuses que j'avais accompagnées en Hollande : leur famiUé avait apparemment de bonnes raisons pour s'assitret d'elles. La loi prononcerait , d'après ; les

CHA.PITRE XXIV. Io5

dépositions de M""* de V**, si elle était coupable.... ^ dWtres Tétaient f... il serait constaté si M» B...n avait sur elle le droit qu'il s'arrogeait;.... on considérerait surtout s'il n'avait exprimé que des sentimens analogues aux devoirs qu'il avait con<tractés , à l'heure solennelle de la mort de la mère de sa pupille. Telles furent les observations succinctes que j'insinuai à deux ou trois hiboux vêtus de noir qui verbalisaient. J'eus le loisir de parler tant que je voulus avec les deux beautés effarouchées^ J'affîrmai à M"** de V** que j'allais tout employer pour assoupir cette affaire ; que tout mon être j toute mon âme restait auprès /felle ; que je n'allais vivre occupé que d'une pensée ^ et que M. B...n périrait de ma main , ou m'exterminerait V s'il ne renonçait pas à sa tyrannie , et à son procès.

. Voilà donc comment raisonnent les passions ! <^t homme est un tyran , parce qu'il veut m'enlever celle que j'ai enlevîée moi-même, contre toutes les lois humaines et divines , celle qu'il est de son devoir et de son honneur de protéger 4X}utre un corrupteur qui l'égaré !

C'était bien aussi ce que cette voix, qu'oa n'étouffe jamais, murmurait confusément dans^ mon sein : mais pour lui imposer silence, je me répondais (et j'avais une espèce de raison) que ce protecteur avait voulu être aussi coupable

Io6 MÉMOIRES DE TILLT.

que moi,,... Fétre davantage, puisqu'il était lié par des obligations dont la sainteté ne pesait pas sur ma tête ; .... que j'étais même le chevalier de la beauté persécutée , le vengeur de la confiance trahie, celui de cette femme infortunée, qui du haut du ciel regardait avec colère un perfide qui dédaignait les prières du malheur sur un lit de niort;.... que le procès qu'il m'intentait n'était que le prétexte de sa haine , et l'artifice de son amour;.... qu'il n'employait la justice et les lois, qu'à ramener à ses pieds sa victime désarmée ; .... et qu'en un mot, puisqu'elle avait commis une faute , il était plus simple , et moins scandaleux , qu'elle la consommât avec moi qu'elle aimait, que de se livrer à de nouvelles persécutions pour devenir plus coupable avec B...n qu'elle n'aimait pas. La tendresse que j'avais pour elle fortifiait toutes ces réflexions ; elle s'irritait encore par la résistance , et la crainte de la perdre me la rendait mille fois plus chère. Mon honneur offensé par une procédure publique enflammait mon imagination ; et j'en venais à penser que l'accusation de rapt serait étouffée dans les louanges que méritait son libérateur.

Yoilà les raisonnemens dont je palliais uime démarche aussi criminelle qu'inconsidérée : je n'en étais pas au point de va! illusionner entièrement ; mais c'est avoir fait un bon marché avec sa con-

Page 1