‹ Meḿoires du comte Alexandre de Tilly, pour servir a ̀l'histoire des Moeurs de la fin du 18e siec̀leChapitre 65 sur 95 · CHAPITRE XXV. l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV. l

qu'elle m'en aurait aimé davantage. La femme qui s'amuse est plus disposée k^ attacher, que l'esclave qui s'ennuie. Mais voilà ^ue de nouvelles scènes de cet interminable drame passent sous nos yeux effrayés. La déchéance du Roi est demandée à grands cris; le farouche Danton organise au Gfaamp-de-Mars les rassemblemens de ces bandes qui y grondent comme la foudre , et qu'on ne pourra disperser que par d'autres foudres. Le sang qui coule est l'arrêt de mort de cet infortuné Bailly, qui n'avait point appris au ciel l'histoire des révolutions de la terre , et qui avait sans doute lu, sans le retenir , dans les livres poudreux de son cabinet, que les populaces n'ont avec leurs anciens favoris qu'une habitude et qu'un don : l'ingratitude , et puis la mort. Ce sang fécondera le germe des insurrections dévorantes qui suivront : c'est l'éclair du tonnerre du dix août.

On allait déclarer la guerre avec autant d'imprudence que de futilité dans ses motifs : mais importait-il à de tels hommes quelles en seraient les conséquences? Les revers des armées n'étaîentils pas le prétexte le plus spécieux pour tuer le monarque et la royauté?

J'étais depuis long-temps signalé au ressentiment des plus furieux coryphées du parti démagogique. J'avais eu une rixe avec ce misérable

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Fabre d'Églantine *; je l'avais traité avec une supériorité toute/éodale y dont il n'avait pas appelé , mais qui dans une âme faite comme la sienne, avait jeté une haine inextinguible. Une guerre de plume avec M. de Condorcet*^ multipliait les dangers qui m'attendaient. Beaucoup d'honnêtes gens s'obstinent encore à conserver de l'estime à ce dernier , que je regarde , dans la sincérité de mon

* Philippe-Francois-Nazaire Fabre dXglantine , naquit à Car* cassonne en 1 7^5 , et livré k une dissipation lexcessire , n'eut qu'une éducation négligée > et se fit comédien de province. Mais rempli de talens agréables et poète d'ailleurs il remporta le prix de TÉglantine aux jeux floraux et ajouta son nom à celui de celte fleur. Il vint à Paris cultiver les lettres eV y donna son Philinte de Molière et un grand nombre d'autres comédies , traitées sévèrement par La Harpe: mais où ne perce pas moins un vrai talent scéniquc. Fabre d*£glantiue , ambitieux , inquiet et né saps fortune , embrassa la révolution , se lia d'amitié avec Danton et Lacroix, et se jeta dans les intrigues. Nom mé député de Paris à la Convention nalionalL', il se montra ex^géiéj mais devint suspect après le 3i mai au parti qui dominait alors la Convention. On l'accusa de concussions et de friponneries , et il fut enveloppé dans la conspiration qui conduisit Danton à l'échafaud, et que le Comité de salut public nomma la conspiration de l'étranger. Fabre montra peu de courage dans ses derniers momens : il périt le même jour <|ue Danton , le 5 avril 1794* Mercier , qui était so^ collègue , s'exprime ainsi à son sujet dans son Nouveau Tableau de Paris : a Je ne sais si ses mains furent souillées de dilapidations, mais je » sais qu'il fut promoteur d'assassinats. . . Pauvre avant le a sep- »'tembre 1792 , il eut ensuite hôtels, voitures^ gens, filles j et son » ami Lacroix lui aida à se procurer ce train. •>

** Marie-Jean-Ahtoine-Nicolas-Caritat , marquis de Condorcet, naquit en 174^, à Hibemont, près Saint-Quentin. Son oncle qui était ëvéque de Lisicux prit soin de son éducation ; il fit des progrès rapides dans les mathématiques , yint se fixer à Paris, et avec ia

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âme , comme un des écrivains les plus dangereux que là révolution ait mis en scèiie. ^Poserai dire enfin que j'avais écrit(et jusqu'à la fin) avec une hardiesse qui n'a pas eu beaucoup d'imitateurs , et qui, peut-être alors, était une condition du succès aussi indispensable que le talent. Je me couchais peu , et c'est dans ce temps , surtout , que j'ai désappris à dormir. La science contraire me sem-

protection du doc de La Rochefoucauld, perça dans le monde et dans Us scienced « et obtint du gouvernement des encouragemens et des pensions. Reçu d'abord à rAcadémie des Sciences, et plus tard à FAcadëmie Française , il se livra à une grande variété de travaux. Dans le nombre de ses éloges des principaux savaos et académiciens de son temps se trouve en quelque sorte l'Histoire des grandes découvertes du dix-huitième siècle. Il fournit aussi de nombreux article à TEncyclopédie j ^t fut lié avec la plupart des philosophes de son temps et des auteurs de ce grand ouvrage. Il fut alors un des plus zélés admirateurs de Voltaire. Chaud par tisan de i^indépendaiice de TAmérique, il défendit ki liberté des nègres^ développa les abus du despotisme, et sema dans tous ses ouvrages le germe de ses principes républicains. Oli regrette que M. de Tilly.ne se aoit pas expliqué sur la cause particulière de son aversion et de ses querelles avec Condorcet. Nommé député à la Convention nationale, il s'attacha aux girondins et donna un projet deeonttîtation qui n^eut aucun succès. Proscrit après le 3 1 mai 1 793, et forcé de se cacher, 11 erra, quelque Jtemps et finit par se donner la mort 9 le aS mars 1794» ^^ faisant usage du poison qu*il portait sur loi pour se dërobei" ou supplice. Sa philosophie, dont la base était le scepticisme avait pour objet le perfectionnement indéfini de Vespèce humaine^ et il y rapportait tout. Le style est la partie faible de ses ouvrages. Il cachait une énergie peu commune sous un exté rieur froid, ce qui fit dire a d'Alembert que c'était un tHdcati couvert de neige. Les deux volumes publiés en i8a4 sous le titre de Mémoires de Condorcet , extraits de sa correspondance et de celle de é€s tfiTfiV, sont -attribués à M. le comte Gaétan de La Rochefoucauld.

blerait plqs précieuse que toutes les autres , aujourd'hui , que j'aimerais tant à oublier dans un utile sommeil l'inutilité de ma vie , et les nom-» breuses peines dont elle est parsemée. Je jouais le jour et une pal*tie des> nuits , l'autre était employée à composer ces morceaux qui n'ont servi à rien , que les vents ont emportés , et que vraisemblablement mes seuls ennemis n'ont point oubliés.

C'est encore une arme dans leur main.

En proie à une inquiétude vague et dévorante , redoutant tout, excepté la mort, j'étais partout , dans les clubs, dans les théâtres, dans les promenades , et je n'étais nulle part. Paris n'avait jamais ressemblé autant à une ville de désordres , à un repaire, où toutes les passions sensuelles s'assouvissaient : on y vivait au sein des excès. Il semblait qu'on prévît que la durée de tant de jouissances était bornée par le tombeau, ou par le malheur d'événemens incalculables qui s'amoncelaient sur des têtes dévouées : on se précipitait sur ces voluptés d'une seconde pour les dévorer.

C'est ici la place du tableau de mes derniers amours en France, des derniers feux de ma jeunesse , en présence de ce soleil qui ne se lève plus pour moi sur cette terre privilégiée , qu'il parait que je suis un des seuls condamnés à ne plus re-^ voir. Marqué, par une inconcevable fatalité,

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