CHAPITRE XXV. J 5g
vèfir-général de finances. Il était de sa personne, capitaine de cavalerie, et fort riche; ce qui ne lui aurait pas suffi , peutnêtre , pour obtenir la main de M"* de Saint-Simon, si elle n'avait pas fedt de très-bonne heure je ne sais trop quelle fredaine, dont madame sa mère lui avait donné l'exemple dans la ville de Besançon , où elles vivaient. On voit que c'était une succession de modèles.
M. de Saint-* Amaranthe était un fou, qui avait, ainsi que je l'ai dit, une fortune considérable, qui l'était trop peu pour ses goûts. Il amena sa femme à Paris , et fut ruiné en peu de temps par ses amis , qu'il ne prenait pas dans la meilleure compagnie , et par ses maîtresses , qu'il prenait à l'Opéra. Elles vinrent à bout de lui très-lestement , et l'envoyèrent mourir, cocher deficLcre^ à Madrid , où Fénélon m'a dit l'avoir trouvé à la porte d'une église. Il le reconnut, lui donna la préférence, se laissa mener par lui ( ce qui était hardi ) , et lui fit de plus l'aumône. Sa femme , plus jolie que belle, et plus désirable que jolie, avait eu des amans distingués, nommément feu M. le prince de Conti, qui s'était conduit fort noblement avec elle : j'en connais beaucoup d'autres qu'il serait aussi superflu que déplacé de nommer ici. Il en avait résulté qu'elle avait vécu tour à tour dans l'opulence et dans la plus étroite gêne, dans toutes les fluctuations enfin d'une vie
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d'intrigues. La meilleure compagnie, et à côté de cela une société fort mêlée , avait vécu constamment chez elle. En général , je lui ai reconnu un talent plus difficile qu'on ne croit, celui de forcer l'amitié k survivre à l'amour. Je m'en suis d'autant plus étonné, qu'avec peu de solidité dans le caractère , peu d'élévation dans le cœur , elle ne semblait avoir rien de bien attachant à jeter dans un commerce moral et désintéressé. Mais pour rendre un jugement tout-à-fait correct sur ce sujet, il faudrait avoir été son amant , et je n'ai jamais eu cet honneur-là. J'avais été toujours , de 4oin à loin , chez elle , où m'avait mené , dès ma première jeunesse, le vicomte de Pons. Celui-ci , après avoir passé avec elle la plus grande partie de sa vie ( autant que les habitudes de la cour et les devoirs du monde le lui avaient permis ) , trouva la mort à la même heure qu'elle , sous le glaive inventé par le docteur Guillotin , cet honnête médecin, qui, pensant que son art n'avait pas tué assez de monde , donna du laconisme à la destruction , et attacha son nom même à la plus homicide des découvertes.
Au reste, bien des gens sont morts plus à plaindre que le vicomte de Pons. 11 est assez joli de sortir de la vie, justement avec les personnes qu'on aime.
M"' de Saint-Amaranthe avait ime fille citée
CHA.PtTRE XXV. 'l6l
depuis 9 dans Paris, comme un ange de beauté, et qui , célèbre par ses appas , rendit sa mort fameuse par son courage , dans un temps où il était difficile de se faire remarquer : tout le monde s'étant arrangé pour mourir comme les gladiateurs à Rome, en attitude... , j'ai presque dit avec grâce. Je l'avais admirée enfant , et ne l'avais plus revue pendant quelques années. Au retour de mes derniers voyages, ces dames tenaient la maison de jeu la plus brillante et la plus fréquentée. Le plus habile cuisinier , des fonds énormes dans ime banque de trente^un, la réunion de tout ce qu'on connaissait en hommes, à une époque , surtout , où il y avait moins de maisons d'un certain ordre, et moins de points d'appui dans un certain monde, un ton presque aussi décent que si l'on n'eût pas joué, les charmes des deux maîtresses de la maison ( car la mère , éclipsée par sa fille, ne laissait pas que d'avoir encore son prix ), d'autres femmes, dont je ne pourrais précisément assigner la classe et désigner les vertus , mais dont le plus grand nombre étaient jolies ; tout , dis-je , concourait à faire dé cette maison une galerie charmante , où l'on entrait plusieurs fois dans un jour. Pour moi , je vis M^^' de Saint-Amaranthe , et ne remarquai véritablement qu'elle. Je fus pourtant obligé de faire attention aussi à ce que me disait le vicomte
m. II
l6a MJÉMOfRES DE TIIXT.
de Pons , qui , après m'avoir avoué dans l'enfance de la jeune personne, qu'elle était sa fiUe, me soutenait qu'elle ne l'était pas, depuis qu'elle avait dix-huit ans. J'espère pour lui que s'étant fait les illusions de la pateinité, il en était venu à en reconnaître très- précisément le néant; car ses vues étaient sérieuses : il en voulait faire sa maîtresse. Je l'en plaisantai; mais, le trouvant trèsr sérieusement dépaternisé, je n'en parlai plus : je me contentai d'en causer très à fond avec la petite. Après lui avoir Fecommandé le secret ^ je lui dépeignis pathétiquement l'énormité d'un inceste. Je la trouvai disposée à en concevoir la plus profonde horreur , et j'obtins la promesse qu'elle allait s'appliquer tout de bon à considérer quels sentimens je méritais d'elle , pour mon zèle et pour mes avis. Le vicomte lœ suivait de Toei), était très-jaune et très-défiant. Il cachait mal son humeur, dont je n'avais pas l'air de m'apercevoir ; mais exerçant ime influence illimitée sur l'esprit de la mère qui en avait plus que lui, il me peignait comme f homme le plus dangereux de son salon : celle-ci aurait passé un amant à sa fille, mais n'aurait pas voulu que ce fut moi. La voilà interrogée, tourmentée, prévenue contre mes machinations infernales : mes affaires , et c'était naturel , en avancèrent. Autant la bile du vicomte m'aurait réjoui, autant la colère de la belle