CHAPITRE XXV. iS'i
femme. Elle me disait quelquefois, que les gens à qui tout le monde plaît , risquent de plaire à tout le monde. C'était enfin une de ces femmes , comme il y en a tant , dont il n j a que ceux qui ont eu la plus intime des liaisons avec elles qui aient le droit de parler , parce qu'il n'y a que ceux-là qui les connaissent.
Le fait que je viens de retracer, cette dernière entrevue th'a plus attaché à sa mémoire, continue davantage son souvenir au fond de mon cœur où il vit, que les liens d'une autre nature qui m'ont uni à elle ; et cette démarche , qu'un sentiment impérieux me dicta , était une preuve qu'elle n'avait pas cessé de m'être chère , et qu'enfin la prescience de^on infortune était l'instinct de l'amour qui ne s'était pas éteint. Je me plais à me rappeler que ce que je retrouvai dans son cœur, après une assez longue séparation , justifia ce qu'elle avait laissé dans le mien. Elle se représente à mon imagination, telle que je la vis cette dernière soirée , avec un charme plus pénétrant que dans, tous les instans les plus délicieux où l'amour sans, voiles l'avait livrée à tous mes transports. Ado^ rable infortunée ! combien , sous un ciel étranger , j'ai pleuré sa mort, sa fin horrible et prématurée ; je ne me pardonnais point de ne l'avoir pas prise dans mes bras, de ne l'avoir pas emportée sur mon sein, étouffant sa plainte avec des baisers...
l84 MEMOIRES DE TILLY.
Je m'indignais contre moi-même de ne l'avoir pas . sauvée malgré elle. Le coup qui l'avait frappée , me frappa long-temps;.... je vivais avec son fantôme,.... et je ne pouvais cependant entendre prononcer son nom.... A présent j'aime à en parler ;.... je pourrais en parler sans cesse. Quelquefois je la vois au théâtre, brillante d'un éclat qui ne fut point effacé,.... qui ne fut point égalé par ses rivales; d'autres fois, elle m'apparaît, victime sanglante de la plus atroce barbarie, et je m'écrierai volontiers dans ces termes de Macbeth : » Tous les parfums de TArabie, toutes les eaux de » lamernepeuvent effacer ce .ya/2^. »Cet assassinat, honteux même parmi tant de meurtres qui le sont aussi pour le peuple qui n'aurait fait que les sanctionner par son apathie et sa présence , cet assassinat si peu juridique , fut après celui de Louis XVI, le coup le plus sensible que mon âme ait reçu dans notre tourmente politique ! Quelques années après , j'ai tenté de faire passer dans des vers, que je suis le premier à trouver trop faibles, l'histoire de son courage et de la mort qui l'illustra, ainsi que la magnanimité de ses dernières paroles, dont ses bourreaux euxmêmes ne furent que frappés, parce qu'ils ne pouvaient être touchés de rien.
€HAPITR£ XXVI. 1 85
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